09/11/2005

Pédocriminalité-Eglise catholique (031105)

Entretien publié dans l'hebdomadaire belge "Ciné-Télé Revue", le 3 novembre 2005

«Pendant 9 ans, le vicaire de mon village m’a sexuellement abusé»

 

Christian (prénom d’emprunt) habite dans la région de Gembloux. Entre ses 9 et 18 ans, il a été le jouet sexuel de P., le vicaire de sa paroisse. En juin 2003, il a craqué et il a révélé les faits à la hiérarchie du prêtre. «A l’Evêché de Namur, témoigne-t-il, «Monseigneur Léonard et le chanoine Huet m’ont indiqué que des soupçons pesaient déjà de longue date sur ce prêtre. Ils m’ont dit qu’ils ne pouvaient m’empêcher d’aller en justice, mais qu’il serait préférable de régler cette affaire au sein de l’Eglise.» En mars 2004, Christian décide d’alerter la justice des hommes. Une instruction est ouverte au parquet de Namur pour attentat à la pudeur et viol mais le curé se défend bien : «Il admet qu’il a eu des relations sexuelles avec moi mais uniquement après l’âge de la majorité.» Pas sûr que la procédure judiciaire aboutisse : comme dans beaucoup de dossier de pédophilie, surtout quand les faits sont anciens, la justice est confrontée à la difficulté de la preuve. C’est pour cela que Christian témoigne aujourd’hui. Du haut de ses 20 ans, il voudrait faire passer ce message aux victimes qui subissent actuellement ce qu’il a connu : «Parlez! Ayez le courage de dénoncer votre abuseur quand il est encore temps!»

 

- Dans quelles circonstances avez-vous rencontré P. ?    

- Je suis né dans une famille catholique pratiquante. Ma mère est une paroissienne active. Je devais avoir à peu près 9 ans quand le vicaire P. lui a proposé que je devienne enfant de chœur. C’était un homme affable. Un peu maniéré, mais très cultivé. Dans mes yeux d’enfant, il avait quelque chose de fascinant. Mes parents aussi sont tombés sous son charme. Petit à petit, il est venu de plus en plus souvent à la maison. P. est devenu l’ami de la famille. Ma mère, mon père, mes deux sœurs, mon frère… tout le monde n’y a vu que du feu. C’était le curé. Qui aurait imaginé qu’un homme pareil puisse être l’auteur de comportements coupables ? Il n’y avait que moi qui savait, mais il fallu des années pour que je comprenne toute la portée de ce qu’il me faisait subir et puis, quand cela a commencé a véritablement me peser, j’ai eu encore besoin de beaucoup de temps pour trouver la force de témoigner.

 

- Cette relation vous avait conduit dans une sorte d’impasse sur le plan psychologique?

- Oui, c’est tout à fait cela. Il était gentil et serviable. A l’écoute. Il était aussi très présent… Je dirais que P. s’est littéralement incrusté dans ma vie. Par exemple, quand j’ai grandi, il n’avait cesse de m’accompagner, même lorsque je me rendais chez des copains. Cette relation était néfaste mais un lien fort s’est inévitablement tissé. Il connaissait tout de ma personne. Mes doutes, mes fragilités. Il me manipulait comme sa chose en jouant sur mon sentiment diffus de culpabilité (ndlr : Il marque une pause pour chercher ses mots). Je me sentais coupable de ce qu’il me faisait et de ce que je devais lui faire. Je me sentais coupable parce que mon corps a parfois éprouvé un certain plaisir alors que dans ma tête, ce qui se passait était insupportable. Avec le temps, je me suis aussi senti coupable d’être enfermé dans le mensonge vis-à-vis de mon entourage familial. La prison psychologique, c’est cela; On se retrouve enfouis sous des couches de mensonges tellement épaisses qu’on ne sait plus comment s’en sortir. Et puis, lui, il mettait un verrou supplémentaire en me disant que si un jour je parlais, «sa vie serait foutue».

 

- Mais finalement, vous avez tout de même parlé. Quel a été le déclic ?

- Ma rencontre avec Anne, ma petite copine quand j’avais 18 ans. Lorsque je la voyais, P. tentait souvent de m’accompagner. En fait, il voulait me dissuader d’entretenir une relation avec cette fille, comme avec n’importe quelle autre d’ailleurs. Il est donc arrivé que je me retrouve chez les parents de ma copine avec mon «copain» P., le curé. C’était assez surréaliste. Le papa d’Anne a remarqué que tout cela ne semblait pas très sain. Un jour, il m’a questionné sur cette relation. J’ai commencé à pleurer et j’ai parlé. Le soir même, je me suis confié à mes parents. Là encore, je n’ai pas tout suite trouvé les mots. J’ai d’abord parlé d’attouchements. Comment utiliser des mots comme «fellation» ou «sodomie» devant son père et sa mère? Ca, je n’ai pu le faire que lorsque j’ai témoigné en justice.

 

- Vous avez immédiatement porté plainte ?

- Non, le père d’Anne m’a conseillé d’en parler à un abbé. Ce dernier, profondément révolté, nous a renvoyé vers la hiérarchie de l’Eglise. J’ai obtenu un rendez-vous avec Mgr Léonard et le chanoine Huet à l’Evêché de Namur. Très chaleureux, ces deux hommes m’ont écouté attentivement et jamais ils n’ont mis ma parole en doute. Ils m’ont dit que des soupçons pesaient déjà de longue date sur ce prêtre. Ils m’ont dit qu’ils ne pouvaient m’empêcher d’aller en justice, mais qu’il serait préférable de régler cette affaire au sein de l’Eglise. Il m’était promis que P. ne donnerait plus de messe dans mon village, ni même dans la région (cette promesse a été tenue, ndlr) et qu’une «procédure canonique» serait entamée qui aboutirait soit à l’exclusion de mon abuseur des rangs de l’Eglise, soit à son affectation dans un lieu de retraite où il ne pourrait plus nuire à autrui. Mgr Léonard préférerait la seconde solution car si P. était défroqué, cela ne l’empêcherait pas de continuer ses abus dans la vie civile. Ils voulaient le garder «sous contrôle» (ndlr : Cette rencontre a eu lieu le 23 juin 2004.Trois jours plus tard, les parents de Christian ont été reçus par le chanoine Huet. Ils affirment qu’il leur a été tenu le même discours : privilégier le règlement de cette affaire dans l’Eglise plutôt que devant les tribunaux civils). L’un des deux, je ne sais plus s’il s’agit de Mgr Léonard ou de M. Huet, m’a aussi confié que P. avait des antécédents. Il était question de faits commis lors de camps de vacance organisés par une Mutuelle et de son renvoi d’une école de musique. (ndlr : Nous avons pris contact avec l’ancien ancien directeur de cette école. Il nous a confié que P. a quitté cet établissement en 1999 alors que des rumeurs circulaient sur des faits de mœurs commis notamment à l’occasion… de camps de vacance. A l’époque, cet enseignant avait d’ailleurs été interrogé à propos de P. par une policière. Notons que dans le cadre de l’actuelle instruction, ce témoin n’a pas été entendu).

 

- Pourquoi êtes-vous finalement allé déposer plainte au parquet de Namur?  

- Parce que de toute évidence, la «procédure canonique» n’avançait pas. Quand on demandait des nouvelles, on nous disait que le dossier devait être examiné par le Vatican! J’ai eu l’impression qu’ils voulaient enterrés l’affaire. P. ne donnait plus la messe, sauf parfois dans des maisons de repos, mais il gardait sa soutane et son traitement mensuel de prêtre. Je trouvais qu’il s’en sortait trop bien. Sans en parler à mes parents, je suis allé trouver Me Georges de Kerkhove à Bruxelles. Il m’a expliqué que le seul espoir de justice était de déposer plainte. Je l’ai fait en mars 2004. Une dame m’a interrogé avec beaucoup de tact et une instruction a été ouverte pour attentat à la pudeur et viol. Des amis communs à P. et à notre famille, ont témoigné du fait que, peu de temps après ma confession, le vicaire pédophile leur avait tout avoué. Mais devant les enquêteurs, il s’en tient à une version : il reconnaît les relations intimes, mais il prétend qu’elles ont commencée après mes 16 ans, âge de la majorité sexuelle. Je ne sais pas si la justice trouvera d’autres victimes. Je n’ai aucune certitude non plus sur l’aboutissement de ma plainte devant un tribunal. Comment prouvez à vingt ans, ce qu’on a subit quand on en avait dix? C’est pour cela que je témoigne aujourd’hui. Je voudrais au moins que cela serve au moins à une chose : que celles et ceux qui subiraient actuellement ce que j’ai vécu, parlent le plus vite possible. J’ai envie de leur crier : «Ayez le courage de dénoncer votre abuseur quand il est encore temps!»

 

«Nous n’avons jamais fait obstacle à la justice civile»

Nous avons pris contact avec le chanoine Jean-Marie Huet au séminaire de Namur. Ce spécialiste en droit canonique ne peut évidemment se prononcer sur le fond de l’affaire P, présomption d’innocence oblige. Il confirme que des entretiens ont bien eu lieu avec Christian et sa famille et qu’à leur suite, une «procédure canonique» a été entamée à l’égard du curé pédophile présumé. Celle-ci a été suspendue dans l’attente d’une décision pénale après que Christian ait décidé de porter plainte au parquet de Namur. Interpellé sur la durée de la procédure de jugement interne de son institution, M. Huet souligne que celle-ci est complexe – elle nécessite notamment l’intervention des autorités romaines, via la Congrégation pour la doctrine de la foi- et très précise : «Cela prend du temps, à l’instar de la justice pénale». M. Huet est en désaccord avec le témoignage de Christian et de sa famille sur un point fondamental : «Il est faux de prétendre que nous ayons déconseillé de saisir la justice civile. Dans des cas pareils, nous sommes neutres et nous laissons le choix aux personnes concernées. Nous n’avons jamais fait obstacle à la justice civile. Cela ne veut pas dire que Christophe et ses parents sont des menteurs. Dans le contexte difficile de ce qu’ils ont vécu, il est possible qu’il nous ait mal compris». Ce 21 octobre, Mgr Léonard écrivait un mail plein de compassion à la maman de Christian : «J’espère de tout cœur que la justice fera rapidement la clarté sur cette lamentable affaire et que cela contribuera à rendre à Christophe sa joie de vivre. Je l’ai senti, en effet, très blessé par ce qu’il a vécu. Quelque soit la version des faits que retiendra la justice, comment une telle aventure ne troublerait-elle pas un jeune en profondeur ?»   


18:19 Écrit par michelbouffioux | Lien permanent | Commentaires (8) |  Facebook |

Commentaires

moi aussi on a pu me lire dans le cinérevue de la semaine dernière : "marre de la Belgique". Mais bon, on va pas en faire tout un foin car je ne suis personne moi !
Par contre quelqu'un comme toi pourrais peut-être mettre en évidence le trop plein de ministres et autres politicards qui nous coùutent la peau des fesses ? Serait-il possible de leur demander de faire une RESTRUCTURATION de personnel au sein de nos gouvernements ?
Cela permettrait sans aucun doute de trouver l'argent qui manque à la santé, l'enseignement et la sécurité !!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!

Merci Michel pour tes bons articles et surtout pour ton courage à dire les choses qui gènent.

Écrit par : AL | 09/11/2005

Merci Merci pour ces encouragements. Je fais de mon mieux...
Michel Bouffioux

Écrit par : Michel Bouffioux | 09/11/2005

enfin un homme courageux... un grand bravo pour ton blog , je me suis permis de le mettre dans mes favoris afin d'en faire profiter d'autres collègues...ah oui , je suis omc...ce qui veut dire chauffeur de bus à la stib...à bientôt...et encore BRAVO...

Écrit par : roland | 10/11/2005

Catholiscisme contre nature Dieu nous a créer avec des organes génitaux avec la possibilité de nous en servir (Croisser et multipliez-vous). Il n'y a qu'une secte ou dissidence religieuse où le praticien est interdit de prendre feme pour accomplir l'oeuvre de Dieu et donc de la nature.
L'église catholique est bien moins respectueuse de la femme que l'Islam le plus radical. Jusqu'ici, le clergé était comme le milieu du théatre, le refuge des homosexuels et pourquoi pas. Ce qui me chagrine c'est qu'il mettent une mauvaise interprêtation de la parôle du Christ "Laissez venir à moi les petits enfants". Un enfant n'est pas un jouet et même si le praticien se prend pour le représentant de Dieu sur terre, il n'a pas le droit à mon sens d'abuser de l'innocence des nouveaux arrivants et des jeunes âmes fraichement arrivées sur terre. Le catholiscisme est une maladie grâve dont on peut guérir avec de la volonté. Aides-toi et le ciel t'aideras !

Écrit par : Pol Silentblock | 19/02/2007

et? et en où est cette plainte 4 ans après ???

Écrit par : devillet | 06/07/2008

tu crois avoir une reponse un jour a ta question de savoir où en est la plainte.? C'est pas le journaliste qui va te la donner, eux ils aiment le sensationnel et après l'autruche.

Écrit par : hubert | 18/10/2008

Oui j'ai eu une réponse, le procès au pénal contre ce prêtre est prévu pour début juin 2009. Cela a été écrit dans "paris match de janvier 2009 qui a consacré quelques pages à mon affaire semblable a celle de l'article ci dessus! merci M. Bouffioux.

Écrit par : devillet | 22/05/2009

septicisme février 2010, le proces est reporté siné dié, pour causes de devoirs complémentaires... cela veut dire, reporté à on ne sait quand!

Écrit par : septicisme | 19/02/2010

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