25/10/2005

Violences conjugales (131005)

Entretien publié dans l'hebdomadaire belge "Ciné-Télé Revue", le 13 octobre 2005

Encore trop d’impunité pour les beaufs !

 

Cela s’est passé près de chez vous ! Début août, en pleine rue, un habitant de Charleroi asperge son épouse avec de l’essence et la transforme en torche humaine. Le corps de cette jeune femme de 32 ans est brûlé à plus de 50%. Son «tort» ? Elle voulait quitter sa brute d’homme contre lequel, elle avait d’ailleurs déjà déposé plusieurs plaintes pour coups et blessures. Un horrible fait divers qui nous rappelle l’existence de cette inquiétante statistique : en Belgique, la violence conjugale est la première cause de décès et d’invalidité des femmes âgées de 15 à 44 ans. Un vrai fléau que Josiane Corruzi tente de combattre depuis près de 20 ans. Directrice du refuge pour femmes battues de La Louvière, elle dénonce : «Depuis quelques années, il y a eu une prise de conscience de nombreux acteurs du monde politique et judiciaire mais au-delà des beaux discours, le Belgique a encore beaucoup de chemin à faire pour apporter des réponses concrètes, crédibles et constantes à cette forme de criminalité. Trop de beaufs qui violentent leurs compagnes bénéficient encore d’une impunité de fait. Et trop de femmes se résignent encore à leur triste sort. On dit souvent qu’une victime sur vingt dépose en justice mais mon expérience m’enseigne qu’elles sont bien plus nombreuses à rester prisonnières d’un silence qui les détruit».

 

- L’adresse du lieu où vous me recevez ne peut être divulguée. C’est une mesure de sécurité indispensable ?

- Bien entendu! Certaines femmes que nous accueillons dans ce refuge courent un grand danger. Surtout dans les premiers jours qui suivent la séparation d’avec leur compagnon violent. Certains hommes sont tellement habitués à se comporter comme des brutes qu’ils ne comprennent pas la décision de leur compagne de rompre le cercle de la violence. Ils pourraient être tentés de venir la récupérer par la force, voire de la «punir».

 

- Vous m’avez fait visiter ce refuge et on ne peut pas dire que les femmes battues vivent dans le luxe… Meubles usés par le temps, trous dans les murs, exiguïté des chambres, c’est vraiment le confort minimum. Certaines prisons sont plus modernes !

- Sauf qu’ici on accueille des victimes… Je passe beaucoup de temps à chercher de l’argent pour financer le refuge. Le bâtiment dans lequel nous nous trouvons nous a été prêté gracieusement par un CPAS et s’il ne s’agit certainement pas d’un taudis, il est ancien et sa rénovation ne se fait que très lentement. Par ailleurs, on dispose de quelques subsides pour payer le personnel d’encadrement mais ils sont loin d’être suffisants. Il faut donc demander une participation aux victimes, lesquelles, pourtant, sont souvent dans un état de dénuement total. On a aussi sollicité des subsides européens et récemment, c’est un fabriquant de cigarettes qui nous a fait un don… Bref, c’est la débrouille.

 

- Ce manque de soutien n’est-il pas étonnant alors qu’il y cinq ans déjà, la Belgique s’est engagée devant l’assemblée de l’ONU à rendre prioritaire la lutte contre les violences infligées aux femmes ?

- C’est vrai que depuis quelques années, il y a eu une prise de conscience de nombreux acteurs du monde politique et judiciaire mais au-delà des beaux discours, le Belgique a encore beaucoup de chemin à faire pour apporter des réponses concrètes, crédibles et constantes à cette forme de criminalité. Les conditions dans lesquelles nous travaillons ne sont qu’un symptôme qui illustre ce constat. Cela dit, il ne faut jeter le bébé avec l’eau du bain : on progresse. Quand je me suis impliquée dans la lutte contre la violence conjugale, il y a près de vingt ans, cette question était encore complètement taboue; On ne travaillait qu’avec des bénévoles et nous étions perçues comme des féministes un peu exaltées. Il y avait plein de préjugés comme celui qui voulait qu’on exagérait l’ampleur d’un phénomène qui, pensait-on, ne touchait qu’une minorité de femmes… Et, bien sûr, dans des milieux défavorisés.

 

- Or, c’est loin d’être le cas ?

- Malheureusement, oui. Des études ont permis d’estimer qu’une femme sur cinq est l’objet de violences conjugales et qu’en outre, tous les milieux sociaux sont touchés. D’une recherche réalisée par l’université du Limbourg, il est aussi ressorti que 13,4% des femmes interrogées se plaignaient d’avoir été victimes de graves violences physiques ou sexuelles au sein de leur couple. En France, un pays culturellement comparable au notre, on a dénombré 400 décès de femmes sous les coups de leur compagnon en 1999. Depuis peu, on dispose aussi de chiffres interpellant au niveau de l’arrondissement judiciaire de Liège. En septembre 2004, sous l’impulsion de Mme le Procureur du Roi Bourguignont, le Parquet de la Cité ardente a décidé de mener une politique de «tolérance zéro» à l’égard de la violence conjugale. Cela a renforcé la détermination d’un certain nombre de victimes à ne plus se laisser faire. Alors qu’il y avait environ 400 plaintes par an auparavant, le parquet en a enregistré 869, rien qu’entre septembre 2004 et février 2005. Mais surtout, ce qui a changé au parquet de Liège, c’est que ces plaintes sont l’objet d’un véritable suivi. Les policiers sont tenus d’en aviser le parquet dans la huitaine et au sein de ce celui-ci des magistrats de référence les traitent comme il se doit. Résultat : avant cette nouvelle politique, 90% des plaintes n’aboutissaient à rien. Aujourd’hui, il n’y a plus que 10% de classement sans suite.

 

- 869 plaintes en moins d’un an, c’est beaucoup…

- Et l’on parle ici d’un arrondissement qui compte 600.000 habitants. Si on extrapole à l’ensemble de la population belge, on peut avoir une idée de l’ampleur du fléau auquel on est confronté.

 

- Liège, c’est l’exemple à suive ?

- Tout à fait. Conçue dans un réel dialogue avec le milieu associatif, cette nouvelle politique répressive est de nature à donner le sentiment aux victimes d’être enfin reconnues comme telles. Elles constatent qu’en prenant le risque de témoigner, il y a quelque chose qui se passe. Les auteurs sont ainsi systématiquement convoqués devant les magistrats et ils sentent le vent du boulet. Il y a un véritable rappel à l’ordre alors qu’auparavant les hommes violents pouvaient éprouver un sentiment d’impunité qui renforçait leur brutalité. Leur femme allait déposer à la police et rien ne se passait. De cette manière, l’affaire restait strictement privée et la victime se retrouvait isolée. C’était une situation tout à fait intolérable : l’auteur se sentait le droit de recommencer et la femme n’osait plus aller porter plainte car cela l’exposait à des violences supplémentaires – représailles-, pour n’obtenir aucun résultat.

 

- Le cercle vicieux que vous décrivez perdure-t-il encore dans certains arrondissements judiciaires du pays ?

- En dehors de Liège, disons qu’il s’agit plutôt d’une loterie. Dans tous les parquets et au sein de la police fédérale, il y a plus de personnes ouvertes à cette problématique qu’auparavant. Mais il reste aussi des personnes qui entretiennent les préjugés et qui semblent avoir plus de compassion pour les maris violent que pour les femmes battues. En bref, il faut bien tomber… Un exemple : l’une des victimes que nous avons accueillie ici nous est arrivée complètement défigurée et avec deux doigts paralysés de suite de coups infligés par son ancien compagnon. C’était il y a deux ans. Il n’y a toujours eu aucune suite et elle est toujours harcelée par son ex. Il est impératif qu’il y ait enfin une uniformisation des réactions judiciaires par rapport à ce type de criminalité en Belgique. Trop de beaufs qui violentent leurs compagnes bénéficient encore d’une impunité de fait.

 

- Et trop de femmes se taisent encore ?

- Sans doute, mais il ne faut pas les culpabiliser. Même dans le milieu associatif, certains professionnels sont parfois trop sévères avec ces femmes qui continuent à vivre dans des situations objectivement intenables. D’abord, il faut faire preuve d’un peu d’humilité plutôt que de juger ces «victimes consentantes» car personne n’est véritablement à l’abri d’être embarqué dans une relation de couple perverse. Il y a souvent mille mauvaises raison de rester : le qu’en dira-t-on, les problèmes matériels et financiers, la symbolique de la vie de famille, les enfants… Et puis, quand une personne est continuellement maltraitée, elle a tendance à se dévaloriser, à culpabiliser et à sous-estimer ses capacités de se reconstruire une nouvelle vie.

 

- Qu’auriez-vous envie de dire à une lectrice de Ciné-Télé Revue qui serait en train de vivre cette situation ?

- Surtout qu’elle ne s’isole pas. C’est très important de pouvoir se confier à des amis ou à de membres de la famille. Encore une fois, pas à des gens qui la jugeraient mais à des personnes simplement attentives et aimantes. Il faut aussi qu’elle ait conscience que lorsqu’on en est au stade de la violence physique et sexuelle, il ne sert pas à grand-chose de miser sur un changement du partenaire. En tous cas, certainement pas sans intervention extérieure au couple. La violence conjugale fonctionne par cycle. Il y a parfois de période d’apaisement mais elles précèdent généralement de nouvelles explosions de violence. Il faut qu’elle sache aussi que ce centre, mais il y en a deux également à Bruxelles et à Liège, a une ligne téléphonique ouverte 24 heures sur 24. On peut recevoir en toute confidentialité, donner des conseils, conserver des documents importants…

 

- Et les hommes violents qui auraient de remords, que peuvent-ils faire ?

- Il existe aussi un centre spécialisé dénommé «Praxis» à Bruxelles. Ils peuvent y être pris en charge aux fins de décoder le caractère inacceptable de leurs actes. C’est la première étape pour ne plus les reproduire.

 

Adresses utiles

Centre de prévention des violences conjugales et familiales : 29, rue Blanche, 1060 Bruxelles • Tél 02/539 27 44.

Solidarité femme et Refuge pour femmes battues (24h/24h) : 9, rue de Bouvy, 7100 La Louvière Tél 064/21 33 03.

Le Collectif pour Femmes battues  (24h/24) : 9, rue des Sœurs de Hasques, 4000 Liège  Tél 04/223 45 67.

. Praxis (pour les auteurs de violence qui veulent s’en sortir) : 19, rue du Marteau à Bruxelles •

Tél 02/217 98 70 et 170a, rue St Laurent, 4000 Liège  Tél 04/228 12 28 • praxis@swing.be    


20:26 Écrit par michelbouffioux | Lien permanent | Commentaires (7) |  Facebook |

Commentaires

Bonjour, J'apprécie énormément votre blog, outre le fait que j'éi été - un peu - surpris par le design identique au mien ( :-0))) ). Je vais d'ailleurs vous placer dans mes liens.
Par ailleurs, je crois que les adresses utiles que vous publiez sont à diffuser le plus largement possible. Voyez-vous donc un inconvénient à ce que je les fasse figurer au bas d'un "C... de G...) que je compte publier aujourd'hui pour saluer la Journée internationale pour l'élimination de la violence à l'égard des femmes ? Je vous remercie déjà. Bonne journée,

Écrit par : Guglielmo | 25/11/2006

la même chose J'ai vécu une histoire semblable ou mes enfants et moi-même nous subissions les violences physiques et psychologiques de mon ex mais malheureusement, je n'ai jamais portée plainte avant et maintenant avec les éléments, les nouvelles plaintes, on ne me croit pas vraiment malgré les témoignages des enfants au SAJ et à la police mais maintenant je suis prête à aller jusqu'en justice. Seulement peut-on obliger ce genre de bourreau à se faire soigner et sous quelle base sera faite sa thérapie; sous le mensonge. Enfin encore beaucoup de choses sont à changer et ce n'est pas avec la nouvelle loi votée, il y a peu au sénat, que cela changera.

Écrit par : bénédicte | 22/04/2007

g besoin d'aide je ne sais plus quoi faire avec la violence de mon conjoint je ne suis plus rien sans lui ni avec lui

Écrit par : wasterlain | 09/10/2007

je ne sais plus quoi faire g besoin d'aide je ne suis plus rien sans lui ni avec lui pourquoi je l'aime encore g pourtant tout perdu y compris mes enfants

Écrit par : wasterlain | 09/10/2007

Le petit monde de Lacrima Bonjour, ma fille vient d' être agressée et battue par son ex compagnon, comme la justice n' à rien fait, ma fille quitte le pays avec mon petit fils de 5ans, elle quitte toute sa famille pour se libérer de cette homme.Nous ne sommes plus qu' une famille anéantie par le chagrin et mon coeur de mamy est meurtri à tout jamais ! Quand à ma fille elle hais ce pays dans lequel ne règne plus que la terreur et le laxisme de la justice..Bravo pour votre blog et coninuez sur cette voie, peut être qu' un jour nos enfants pourront continuer de vivre sans avoir à nous quitter par peur de se faire tuer.Lacrima

Écrit par : Bouchar Marie | 28/06/2008

Bonjour,

Voici le numéro d'appel gratuit pour les personnes victimes de violence conjugale, il fonctionne 24h/24: 0800 30 030

Vrouwenmishandeling nummer (gratis en 24u/24): 0800 30 030

Wife-beating number: (free and 24 hours a day, 7 days a week): 0800 30 030

Écrit par : pilar | 01/10/2010

La violence est ignoble et inacceptable.
je condamne la violence de toute nature mais il est très important pour moi de souligner que les hommes aussi sont poussés à la réaction qui est toujours considérée comme violences conjugales.

j'ai été violemment mordu au pouce par ma femme au point de perdre mon ongle et pour la faire lasser prise je l'ai frappée 2 coups avec le fil du chauffe biberon. A l’arrivée de la police j'ai été arrêté et PV pour coups et blessures puis déféré au parquet mais heureusement la justice en Belgique n'est pas comme celle en Guinée qui permet de se servir des maris quand ils sont rentables et les jeter en prison quand ils ne sont plus rentables.

je fais 2 jours garde à vue et je suis toujours privé de mes enfants et de mon appart.

Attention les hommes, prudences et précautions même si c'et difficile pour celle qu'on aime

Écrit par : Amadou | 16/06/2011

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