30/09/2005

Carolorégienne (220905)

Entretien publié dans l'hebdomadaire belge Ciné-Télé Revue, le 22 septembre 2005

 

Olivier Chastel : "Je ne pouvais me faire complice d'un silence coupable"

 

«Il y a des moisissures sur les plafonds, j’en attrape fréquemment des crises d’asthmes. (…) Dans le salon, les murs se fissurent. (…) Ici, il ne vaut mieux pas que le chauffage tombe en panne à la veille d’un week-end (…) Quand on rentre dans mon immeuble, on est pris par une odeur d’urine persistante. Il faudrait entretenir la tuyauterie (…) Chez moi, l’ascenseur fonctionne un jour sur deux». Voici quelques propos parmi d’autres tenus par des locataires de la «Carolorégienne», la plus grande société de logement social de la région de Charleroi : 2.770 maisons et appartements. Jusqu’il y a peu, les locataires se contentaient de râler : la «Carolo» n’étant pas en bonne santé financière, on pouvait comprendre que certaines réparations tardent. Mais depuis quelques jours, le temps est plutôt à l’amertume, voire carrément à la colère. En cause, la révélation par le député Olivier Chastel (MR) d’un audit mettant en cause, notamment, un possible enrichissement personnel de certains administrateurs socialistes de la société de logement. L’instruction ouverte depuis peu pour «abus de biens sociaux» tranchera. Piqués au vif, certains membres du PS de Charleroi taxent leur accusateur libéral d’avoir joué le jeu de l’extrême droite. Coup de gueule en retour de Chastel : «Je n’ai fait que révéler des faits et comportements ahurissants. Plutôt que de m’injurier, certains mandataires socialistes devraient assumer leurs responsabilités. Ce sont justement des dérives telles que celles qui sont apparues à la Carolorégienne qui sont de nature à jeter une ombre sur la relation de confiance indispensable entre les citoyens et le monde politique».

 

- Alors Monsieur Chastel, vous qui êtes conseiller communal depuis 1993, président de la Fédération du MR du Hainaut et vice-président de la Chambre des représentants, vous ne seriez qu’un vulgaire suppôt de l’extrême droite ?

- Cela fait près de dix ans maintenant que je me suis investi en politique et je n’ai pas besoin que l’on me décerne un brevet de bon démocrate. Je n’ai fait que mon boulot d’élu en donnant connaissance à la population de faits ahurissants qui portent gravement atteintes à l’intérêt général. Très sincèrement, j’aurais préféré que certains me répondent par des contre arguments convaincants, plutôt que par l’injure. Mais cela est symptomatique d’un mode de défense, ici à Charleroi : lorsque vous mettez en lumière un dysfonctionnement, on dit que vous faites le lit de l’extrême droite. Il me semble pourtant évident que ce sont ceux qui commettent des actes illégaux sous couvert de leurs mandats publics qui rendent un très mauvais service à la démocratie. Fonctionnant dans un système de majorité absolue depuis de trop nombreuses années, certains mandataires socialistes semblent éprouver un sentiment d’impunité. Ils ne veulent rendre de compte à personne. Lorsque l’opposition les interpelle, ils ne répondent pas, ils mordent. Dans cette affaire, les mêmes se sont montrés très agressifs à l’égard de journalistes qui avaient l’outrecuidance de leur poser des questions critiques. Et bien maintenant, ils faudra bien qu’ils répondent à celles de la justice puisqu’une instruction a été ouverte par le parquet de Charleroi pour abus de biens sociaux. Cela dit, et étant justement très allergique au discours simplificateur de l’extrême droite, je ne met pas tout le PS dans le même sac. De même, je crois que les efforts d’Elio Di Rupo pour faire de son parti un outil moderne et efficace sont tout à fait sincères. Toutefois, son message a encore du mal à passer dans certaines baronnies locales et particulièrement à Charleroi.

 

- Il n’en reste pas moins que la donne électorale est particulièrement préoccupante en Hainaut. Lors des dernières élections régionales, le FN a parfois atteint la barre de 15%. Vous n’avez pas peur qu’avec ce genre d’affaire qui éclate à un an des communales, cela fasse quelques dégâts supplémentaires ?   

- Devais-je alors me faire complice d’un silence coupable? Je vous rappelle que l’audit que j’ai porté à la connaissance de l’opinion n’est que le rapport de suivi d’un précédent audit… Datant lui de novembre 2002. Or, ce rapport de 2002 était resté totalement secret. Pas vu, pas pris. Fallait-il que j’acquiesce sans mot dire à une deuxième enterrement de première classe? J’ai d’abord pensé aux locataires concernés. Beaucoup d’entre eux vivent dans des habitations qui ont besoin d’un coup de neuf. Ce n’est déjà pas très agréable mais en plus on leur demande d’autres efforts injustes. Par exemple, ceux qui ont versé trop de charges ne sont pas remboursés en vertu d’un prétendu système de solidarité… Et parallèlement à cette politique d’austérité imposée aux locataires, un audit dénonce le fait que l’argent de leur société de logement vole par les fenêtres… pour apparemment retomber dans la poche des certains administrateurs. En révélant ces faits, je crois avoir rendu service aux locataires mais aussi à la démocratie. J’ai montré qu’il pouvait y avoir un réel contrepouvoir, même dans une région à hégémonie socialiste comme celle du Hainaut. C’est justement là un message essentiel dans le combat contre l’extrême droite. La toute grande majorité des gens qui votent FN ne le font pas pour des raisons idéologiques ou parce qu’ils seraient sensibles à des argumentaires de type racistes, mais simplement parce qu’ils se disent que politiquement, vue l’hégémonie du PS sur la région, il est difficile de changer le paysage : les autres partis démocratiques étant systématiquement rejetés dans l’opposition. Les conditions de vie difficiles aidant, ils se replient sur un vote rejet systématique. Cela a deux conséquences : le PS garde ses majorités absolues – et  on voit à quel dérive cela peut conduire- et le FN envoie des personnes incompétentes dans les assemblées qui brillent essentiellement par leur absence. Pour sortir de ce cercle vicieux, les gens déçus devraient comprendre que l’alternative est de donner plus de poids aux autres formations démocratiques. Cela ouvrirait la perspective de majorités pluralistes et partant, cela favoriserait une meilleure gouvernance. Quand un parti est trop longtemps seul au pouvoir, il n’y peut y avoir que des dérives. Les hommes sont ce qu’ils sont.

 

- Plus de 18.000 euros de frais de restaurant et 10.000 euros pour l’achat de bouteille de vin en une seule année pour l’administrateur délégué de la Carolorégienne. Le président du CA qui se fait rembourser 3500 euros de frais pour une année où il ne travaillait pas encore pour la société. La mise en évidence de fournisseurs privilégiés dont certains semblent avoir des liens, soit avec des membres du Comité de gestion (notamment la société du président du CA), soit avec le PS (notamment le cabinet d’avocat Van Cauwenberghe). Le payement d’assurances et d’entretiens pour des véhicules n’appartenant pas à la société. Des indemnités de licenciement faramineuses accordées à des anciens responsables qui avaient pourtant commis de multiples fautes de management, l’Audi A6 Quatro du directeur-gérant (plus de 28.000 euros à charge de la société) C’est…

 

-… Tout à fait invraisemblable! Et il faut mettre cette énumération en rapport avec les aspects de l’audit locatif. Soit la demande de garanties abusives, de frais d’entrée et de sortie illégaux, le non remboursement du «trop payé» des charges, le mauvais entretien du parc immobilier. Sur ce thème, je viens de découvrir des documents dont personne n’a encore parlé. Ce sont les rapports du réviseur d’entreprise de la Carolorégienne qui sont annexés, chaque année, au compte de la société. Je vous cite le réviseur : «La société perçoit auprès de tous les locataires une redevance mensuelle dite de «risque divers», elle perçoit aussi des montants de frais récupérés liés à l’entrée ou la sortie d’un logement. Ces deux types de montants supplémentaires demandés aux locataires sont non conformes à la réglementation en vigueur. Ils influencent positivement le compte de résultat à conséquence de 246.000 euros». Traduction : 10 millions d’anciens francs demandés abusivement aux locataires et d’après les documents dont je dispose aujourd’hui, cela s’est passé en 2002, en 2003 et en 2004…

 

- Un autre fait renvoie à ce que vous disiez tout à l’heure sur la culture du pouvoir absolu de certains mandataires socialistes carolo. Je veux parler de ce fameux «comité de gestion» ?

- A cet égard, il faut préciser que le conseil d’administration de la Carolorégienne est déjà très peu pluraliste : il y a trente socialistes pour 3 MR et un Ecolo. Mais cette domination n’était pas encore suffisante alors ils ont créé ce comité de gestion totalement illégal pour «préparer» le travail entre amis. Et comme, on n’est jamais mieux servi que par soi-même les douze membres de ce comité se sont alloués une indemnité mensuelle de 471 euros pour la participation aux réunions de cette structure parallèle. Attention, c’est l’indemnité qui était mensuelle, pas les réunions. En 2001, il y en aurait eu deux. En 2004, il y en a eu 7… A mon sens, ces sommes doivent être remboursées à la société.

 

- La justice fera le tri de ce qui relèvera de l’action pénale. Les personnes mises en cause pourront aussi se défendre. Mais, déjà à ce stade, le dossier apparaît accablant. Et pourtant, les trois échevins socialistes mis en cause dans n’ont pas démissionné…   

- Au moment de notre entretien –dimanche 18 septembre- ils n’ont démissionné que de leurs fonctions au sein de la société de logement et ils restent échevin. C’est une gifle de plus à la démocratie. D’ailleurs, même des socialistes sont choqués. Elio Di Rupo a jugé la sanction insuffisante. Le député permanent Jean-Pierre De Clerq a dit qu’il «fallait faire le ménage». Cela risque encore de bouger dans les jours à venir. Mais au final, si ces personnes ne devaient pas prendre leurs responsabilités, que le PS Carolo ne vienne plus jouer les donneurs de leçons sur les dangers de l’extrême droite!

 

 

 

 



10:06 Écrit par michelbouffioux | Lien permanent | Commentaires (4) |  Facebook |

29/09/2005

Développement durable (150905)

Entretien publié dans l'hebdomadaire belge Ciné-Télé Revue, le 15 septembre 2005

Pluies torrentielles et inondations

Le ciel nous tombe sur la tête… et ce n’est qu’un début !

 

50 à 100 litres d’eau au mètre carré! Dans la seule nuit du samedi 10 au dimanche 11 septembre, le ciel a arrosé la Belgique comme il le fait normalement… en un mois. A la clé, bien sûr, des inondations aux quatre coins du pays. Une fois de plus! Durant la dernière décennie, il ne s’est pas passé une année sans que des Belges ne se retrouvent les pieds dans l’eau et dans la boue. «Et dans les années à venir cette tendance va certainement se confirmer» prédit Jean-Claude Gérard, professeur de physique atmosphérique à l’Université de Liège. «Même si tous les Etats du monde mettaient tout en œuvre – ce qui est loin d’être le cas…- pour lutter contre les dérèglements climatiques, les effets positifs ne pourront être espérés que vers la fin de ce siècle. Dans l’intervalle, il faudra faire avec. L’enjeu des prochaines années, ce sera donc aussi de s’adapter au changement de climat». Traduction : ce n’est qu’un début. Dans les prochaines décennies, le ciel nous tombera encore souvent sur la tête!

 

- Des pluies torrentielles suivies d’inondations, est-ce un scénario auquel les Belges devront s’habituer dans les années à venir?

- Cette augmentation de la pluviosité a été largement anticipée par la communauté scientifique. Elle fait partie des conséquences liées au réchauffement climatique, lui-même causé par l’effet des gaz à effet de serre. A cet égard, il faut savoir que même si les Etats du monde mettaient tout en œuvre – ce qui est loin d’être le cas…- pour lutter contre le réchauffement climatique, les effets positifs ne pourront être espérés que pour le prochain siècle. Dans l’intervalle, il faudra faire avec. En d’autres termes, je crois que les Belges doivent s’attendre à voir se multiplier le type d’évènements extrêmes que l’on a connu ce week-end. La question qui se pose aujourd’hui demeure bien évidemment de savoir comment le monde diminuera sa consommation d’énergies polluantes qui ont pour conséquence de modifier le climat. Mais dans le même temps, pour les prochaines décennies, elle se doublera d’un autre enjeu tout aussi crucial : comment allons-nous faire pour nous adapter à la nouvelle donne climatique ?

 

Traduction : il y aura sans doute d’autres pluies torrentielles et la question est aussi de savoir comment on va s’y préparer pour qu’il y ait moins d’inondations ?

- Exactement. Il y aura probablement d’autres pluies torrentielles, comme il y aura d’autres hivers sans gel et sans neige. Il y aura probablement d’autres étés caniculaires comme celui de 2003 : quelles mesures seront prises pour éviter une surmortalité dans certaines parties de la population. Va-t-on équiper l’ensemble des hôpitaux et des maisons de repos de système de climatisation ? Ce n’est qu’un exemple parmi bien d’autres. Pour revenir aux inondations, il faudra penser autrement les politiques d’aménagement du territoire. Notre société est désormais condamnée à s’adapter. Il faut que les gens et même certains politiques, arrêtent de croire que tout va aller mieux demain si l’on pollue moins aujourd’hui. Ce sera plutôt après-demain. Si vous n’avez pas fait de sport pendant dix ans, ce n’est pas en roulant à vélo pendant une après-midi que vous allez trouver une forme olympique… Même en ne polluant plus aujourd’hui, il faudrait plusieurs années pour les gaz à effet de serre qui sont naturellement présent dans l’atmosphère reprennent leur valeur d’équilibre.  

 

- Donc, pour nos contemporains, le mal est fait ?

- Pour les personnes qui vivront au 21ème siècle, certainement. Le climat continuera à se dérégler. Et il faut espérer que des efforts suffisants auront été entrepris durant tout ce siècle qui porteront leurs fruits pour les générations suivantes.  

 

- En attendant, à quel scénario climatique faut-il s’attendre ?

- D’ici à la fin du siècle, il y aura un réchauffement global de 2 à 5°. Mais cette tendance sera répartie d’une manière inégale. Les régions les plus proches des pôles se réchaufferont plus que celles plus proches de l’équateur. Pour ce qui concerne la Belgique, cela se traduira par des hivers plus doux et pluvieux et des étés plus chauds avec, à la fois des séquences de fortes sécheresses et des moments de pluies intenses comme celles que l’on vient de connaître.

 

- Dit comme cela, un réchauffement de 2 à 5°, cela ne semble pas si grave ?

- Pourtant, en termes de conséquences, c’est énorme. Je vous donne un point de repère. Nous vivons en ce moment une période interglaciaire qui a succédé à la période glaciaire. Tout le monde a entendu parlé de cela à l’école. Mais ce qu’on imagine mal, c’est que la température moyenne de la terre, à l’époque de la période glaciaire n’était pas inférieure de 50° à celle que nous connaissons aujourd’hui; La différence moyenne n’est que de 8° à 10°. Or, l’époque glaciaire, l’endroit où se trouve New-York était encore une banquise et les glaciers descendaient jusqu’au sud du Danemark…

 

- Donc quelques degrés de plus…

- C’est très significatif! En raison de la fonte des glaciers et de la plus grande évaporation de l’eau, il pleuvra plus souvent. En tous cas, dans certaines régions comme la Belgique car, par ailleurs, il y aura aussi une redistribution. D’autres zones seront plus touchées par des sécheresses prolongées. Ainsi, la désertification du Sahel devrait s’accentuer. On devrait aussi assister à une élévation du niveau des océans. De 20 cm à environ 1 mètre selon les modèles. Cela posera des problèmes considérables dans certaines parties du monde – comme par exemple chez nos voisins hollandais – où des zones d’habitat sont implantées en dessous du niveau –actuel- de la mer.

 

- La côte belge pourrait-elle être menacée ?

- Face à un océan avec un niveau d’eau plus élevé, elle pourrait être plus exposée en cas d’intempéries et de grandes tempêtes.

 

- Risque-t-on un jour de connaître en Belgique de phénomènes du type de «Katrina» qui vient de ravager la Louisiane ?

- Du point de vue climatique, on est dans une zone aux risques limités. Les cyclones prennent naissance au large de l’Afrique équatoriale et puis elles traversent l’Atlantique pour s’écraser sur les Etats-Unis, Cuba etc... Pour nous, les principales catastrophes seront des inondations. Et celles-ci risquent d’être plus fréquentes et plus fortes sur tout le continent européen –voir la Roumanie, il y a peu- comme d’ailleurs certains épisodes de sécheresse tels que celui que vient de connaître le Portugal.

 

- En cause également du réchauffement climatique, des scientifiques estiment  qu’un tiers des espèces encore vivantes aujourd’hui pourraient avoir disparu dans les cinquante prochaines années ?

- En effet. Il est évident que ces quelques degrés de différence auront aussi un impact considérable sur la biodiversité. Par exemple, les épicéas qui peuplent nos forets d’Ardennes risquent d’être un beau souvenir pour nos petits enfants. Ces arbres supportent mal les sécheresses d’été et les stress hydriques.

 

- A contrario, d’autres espèces pourraient croître?

- En Wallonie, on observe notamment l’apparition de libellules qui ne vivaient auparavant que dans des climats méridionaux. D’autres insectes autrefois présents en Afrique commencent à s’installer dans le sud de l’Europe. Ce qui pose des problèmes sanitaires car ils peuvent être vecteurs de maladies qui avaient disparu de notre continent telle la malaria.

 

- Croyez-vous que les terriens finiront par apporter une réponse à la hauteur du défi climatique qui se présente à eux ?

- Il est évident que les opinions internationales sont de plus en plus conscientes des enjeux. Mais dans le même temps, il faut bien constater que cela ne traduit pas nécessairement par des choix politiques radicaux. Par exemple, le Protocole de Kyoto qui visent à la réduction de l’émission de gaz à effet de serre est en soi largement insuffisant… Tous les scientifiques savent que ce n’est qu’un petit pas fort symbolique. Mais même pour faire ce petit pas en avant, on ne parvient pas à obtenir la ratification de tous les Etats de la planète. En plus, ratifier un document c’est une chose. Mettre réellement un tel plan en œuvre, c’en est encore une autre. Et là, il y a encore moins d’Etats qui sont dans le bon. La Belgique, par exemple, est en retard par rapport à ses engagements de Kyoto.

 

- Dans un tel contexte, même en étant conscientisé, le citoyen peut se sentir quelque peu impuissant ?

- Dans les démocraties, l’opinion s’exprime aussi au travers des élections, il ne faut tout de même pas l’oublier. De plus, il est faux de croire que l’on ne pourrait rien faire à l’échelle individuelle. La consommation d’un pays, c’est tout de même la somme des consommations individuelles.

 

- Quelques conseils ?

- Il y a énormément de petits gestes du quotidiens qui peuvent aider à lutter contre le réchauffement climatique. Eteindre la lumière dans les pièces inutilisées, même pour une courte durée, utiliser des ampoules à faible consommation d’énergie, ne pas laisser le chauffage allumé quand on aère la maison, ne pas laisser des appareils électroniques en veille (ordinateurs, tv, chaîne hi-fi…), ne pas utiliser sa voiture pour de courtes distances, conduire de manière souple… Tout le monde connaît ce genre de conseils mais trop de personnes se disent encore que ce n’est pas leur petite contribution qui changera quelque chose. Finalement, bien que comme tout le monde je peste en voyant le prix de mon mazout de chauffage, je me dis que la crise pétrolière présente probablement des aspects positifs. Aujourd’hui, tant les citoyens que les Etats sont pris à la gorge. C’est un contexte qui peut être favorable à une évolution radicale des habitudes et à un renouvellement des sources d’énergie. C’est triste à dire, mais tant qu’il n’y a pas de pression financière, les choses bougent lentement. En économie, nécessité fait loi.

 

- Renouveler les sources d’énergie, d’accord. Mais par quoi remplaceriez-vous le pétrole?

- Tout le monde est d’accord pour constater que les éoliennes n’y suffiront pas. Pourtant l’augmentation prévisible des prix pétrolier, ainsi que la pollution qu’ils créent, pousseront nos sociétés à s’écarter de cette source d’énergie. Ce qui repose la question du nucléaire lequel n’est d’ailleurs pas producteur d’effet de serre.

 

- Vous êtes de ceux qui pensent que la décision de la Belgique de sortir du nucléaire a été prise trop rapidement et manière irréfléchie?

- Je pense que beaucoup de ceux qui l’ont décidé se rendent compte aujourd’hui que cela devra faire l’objet d’une réévaluation car l’on va bientôt entrer dans une période intermédiaire où il faudra réduire très fortement la consommation de pétrole sans autre vraie solution de rechange que celle du nucléaire. Sauf bien sûr, à réduire drastiquement la consommation d’énergie et à obliger les consommateurs à utiliser des énergies renouvelables. Mais je ne crois pas que l’on soit dans un régime où l’on va envoyer des policiers chez les gens pour surveiller leur thermostat!

 

 

Assurances

En attendant le parlement…

 

François de Clippele, porte-parole d'Assuralia, l'Union professionnelle des entreprises d'assurances l’admet, «les compagnies d’assurances n’aiment pas plus les inondations que ceux qui en sont directement victimes. D’ailleurs, le dérèglement climatique est un sujet qui est suivi de près par notre organisation professionnelle. On est en contact régulier avec les climatologues». On comprend cette préoccupation alors que, bientôt, le législateur imposera la couverture des risques d’inondation dans tous les contrats d’assurance incendie. Et au rythme où les inondations se succèdent, de très gros montants seront en jeu. Bientôt ? «Ce sera peut-être quelques mois ou dans un an, cela dépendra de la célérité du parlement. Un texte en ce sens a été voté à la chambre des représentants. Le sénat n’a pas utilisé son droit d’évocation. Dès lors, il n’y a plus qu’à mettre en place les arrêtés d’exécution. Malheureusement, pour ceux qui viennent d’être inondés, c’est déjà trop tard», explique le porte-parole d’Assuralia

 

En attendant, deux cas de figure sont possibles pour les victimes des trombes d’eau de ce week-end. Soit elles ont la chance d’avoir un contrat dans l’une des rares compagnies qui prévoient le risque d’inondation dans leur contrat d’assurance d’incendie. Soit, et c’est l’immense majorité, elles ont contrat plus classique. «Dans cette seconde hypothèse», explique M. de Clipelle, «les assureurs font la distinction entre les dégâts par infiltration par le toit, les gouttières et les murs, et ceux qui ont été causés par débordement. En résumé, tout les dégâts qui viennent du haut sont couvert mais pas ceux qui viennent du bas. En attendant que le législateur impose la couverture «inondation» dans tous les contrats, les victimes doivent donc continuer à s'en remettre à l'intervention du Fonds des calamités.»

 

Comment y accéder ? La première chose à faire est de dresser une liste des dégâts et de la transmettre à la commune de sa résidence. Celle-ci en prendra acte et transmettra un dossier avec toutes les listes établies par ses administrés au gouverneur de la province. Ayant pris connaissance de l’ampleur générale des dégâts occasionnés, le gouverneur fera une demande de reconnaissance de calamité au ministre de l’Intérieur… Qui portera le dossier devant le conseil des Ministres. Lequel consultera l’Institut Royal de Météorologie (IRM) sur le «caractère exceptionnel de la catastrophe». Le cas échéant, le caractère de «calamité naturelle» sera alors reconnu, ce qui ouvrira la voie à la signature d'un arrêté par le Roi qui devra encore être publié au Moniteur belge. 

 

Ce n'est qu'ensuite que le Fonds des calamités aura la possibilité d'indemniser les sinistrés. «Il s’agit d’une indemnisation basée sur une grille tarifaire  «Une chaussure vaut autant, une paire de chaussette, autant. C’est beaucoup moins précis que les évaluations de sinistres faites par les assureurs», précise M. de Clipelle. A ce stade, les victimes des inondations devront introduire leur demande d'indemnisation auprès du gouverneur via un formulaire type. Lequel peut être téléchargé sur le site du ministère de l'Intérieur ou retiré à la commune. Il est très fortement conseillé de joindre des photos au dossier! S’en suivra alors la visite d'un expert à domicile pour estimer les dommages… avant qu’enfin la Caisse nationale des calamités envoie son chèque.

 

Tout serait plus simple évidemment si le parlement en venait à finaliser la nouvelle loi sur les contrats d’assurance incendie… Lorsque ce sera enfin le cas, chaque contractant payera une prime supplémentaire de 5 euros par tranche de 25.000 euros assurés. Même ceux qui ne risque rien en termes d’inondation. C’est en quelque sorte le prix d’une solidarité qui s’impose.

 

Numéro vert pour les victimes d’inondation : 0800.94.133. A former entre 8 heures et 17 heures, les jours ouvrables.




10:47 Écrit par michelbouffioux | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

26/09/2005

Affaire Fourniret (141004)

Texte inédit, rédigé le 14 octobre 2004

 

Dahina Le Guennan, victime survivante de Michel Fourniret

«Il se compare au Christ!»

 

En septembre 1982, Dahina Le Guennan a croisé la route du tueur en série Michel Fourniret. Elle avait 14 ans. Enlevée et violée, elle a eu la vie sauve. Une vie qu’elle a reconstruite en région parisienne où elle habite avec son mari et ses trois enfants. Septembre 1982, c’est loin. Mais Dahina n’a rien oublié. Nous l’avons rencontrée en Belgique où elle vient de séjourner pendant plus d’une semaine afin de créer des solidarités avec d’autres victimes de l’«ogre des Ardennes». Afin aussi de témoigner de son vécu. Voici un récit qui invite à réfléchir quant au laxisme dont a pu faire montre la justice française à l’égard d’un criminel particulièrement dangereux.

 

- Pourquoi êtes-vous venue en Belgique ?

- Pour rencontrer d’autres victimes de Fourniret ou des membres de leurs familles. J’ai le sentiment que nous sommes liés et que l’on a beaucoup de choses à partager. Avoir le même agresseur en commun, cela crée un sentiment de solidarité. C’est quelque chose de très fort.

 

- Quelles sont les rencontres qui vous ont le plus touchées ?

- J’ai beaucoup parlé avec Joëlle, une femme qui a été séquestrée pendant plusieurs heures par Michel Fourniret. L’entretien que j’ai eu avec Thomas Brichet, le frère d’Elisabeth m’a aussi fort émue. Je l’ai ressenti comme quelqu’un qui est très en colère. Il a été fort étonné en apprenant certaines choses sur le passé judiciaire de l’assassin de sa sœur.

 

- Des éléments d’information que vous lui avez communiqués ?

- Oui. C’est aussi l’intérêt de ce type de rencontre : l’information circule mieux. Entre victimes, on ne joue pas au chat et à la souris : il n’y a pas de secret de l’instruction. J’ai pu lui montrer certains documents issus de la précédente affaire Fourniret. Celle dans laquelle mon nom apparaissait parmi seize autres victimes françaises dans le courant des années ’80. Il s’agit notamment de lettres écrites en avril 1984 par Michel Fourniret. Il venait d’être mis sous les verrous et il se confiait au magistrat instructeur français. En substance, il demandait aux autorités de prendre conscience à quel point il était dangereux.

 

- A l’époque, il n’avait pas encore tué. Laissait-il entendre qu’il pouvait aller plus loin dans ses actes criminels ?

- Il l’écrivait noir sur blanc! Il se décrivait en plusieurs tableaux en commençant par ses origines. Son père, sa mère… Et puis, il évoquait le rôle que la justice devrait jouer dans ce type d’affaire. Ce qui l’amenait à parler de lui à la troisième personne : «pour comprendre ce cas, il faut bien peser ses antécédents et la justice doit évaluer le risque couru à laisser un tel prévenu retrouver la liberté». A l’époque, il parlait déjà de son «obsession de la virginité» et il indiquait que tant qu’il n’aurait pas assouvi son besoin, ses agressions iraient crescendo. Il ne faut pas être juge ou procureur pour décrypter cet avertissement! C’est évident. Enorme! Comme l’était aussi la description méthodique des crimes qu’il avait commis. Avec sa fine écriture très appliquée, il se livrait, sous forme de tableaux encore, à une sorte de comptabilité morbide. Il y avait le nom et une description physique des dix sept victimes ainsi que des faits de mœurs dont certaines d’entre elles avaient du souffrir. Un tel document, aussi froid et cruel, démontre une absence totale d’émotion, de sentiment. Les traits du criminel froid, du psychopathe qui recommencerait aussitôt après une éventuelle libération sont criants… Mais personne n’a tenu compte de tous ces signaux alors que, dans le même dossier, une expertise psychiatrique disait pourtant bien que ce récidiviste déjà condamné pour des faits de viols dans les années ’60, était quelqu’un de particulièrement dangereux!

 

­- «Personne n’a tenu compte de ces signaux». Vous voulez dire qu’on ne l’a pas condamné assez sévèrement en 1987 ou qu’on l’a remis trop vite liberté ?

- Les deux! Le 26 juin 1987, il a pris sept ans de prison… dont deux avec sursis. Ce qui ramenait déjà la peine à cinq ans. Pour un récidiviste auteur de dix-sept faits distincts, ce n’était pas cher! En plus, il est sorti dès octobre 1987 étant donné qu’il avait déjà fait quelques trois ans de préventive. Deux mois après sa sortie, alors qu’il était sensé être l’objet d’un suivi de la justice française, il a enlevé et assassiné Isabelle Laville dans l’Yonne. C’était le premier des neufs crimes avoués dans le dossier d’aujourd’hui…

 

- En 1987, déjà, vous pensiez que sa peine était trop légère?

- Bien sûr! J’avais un sentiment d’injustice. Je savais qu’il recommencerait dès qu’il allait sortir. Peut-être pas en allant si loin, mais je savais… Je me souviens que ma mère a du être évacuée du tribunal parce qu’elle avait voulu crier la colère que ce jugement très clément lui avait inspirée. Elle devait se taire… Lui, on l’a laissé parlé pour «demander pardon» aux victimes. Le comportement des jurés m’a aussi fait très mal. Il s’agissait majoritairement de femmes; Il y avait beaucoup de compassion dans leurs yeux vis-à-vis de Fourniret. Sans doute n’avais-je pas assez le look de victime. Lorsque Fourniret m’a violé, j’étais âgée 14 ans et lorsqu’il a été jugé, j’en avais déjà 19. Je ne portais pas de marque visible de ce qu’il m’avait fait. Pour ces bonnes gens, j’étais peut-être une victime suspecte... Tandis que lui, il se montrait repentant, doux, larmoyant, poli. Un vrai agneau auquel on aurait donné le bon Dieu sans confession. Et c’est ce que ces jurés ont finalement presque fait…

 

- Il est vrai que cet homme n’a pas le profil apparent du «dangereux pervers»…

- Il peut donner le change, en effet. Il manipule très bien son monde. J’entend encore sa douce voix murmurant pendant le procès : «Je demande pardon à Dahina pour tout le mal que je lui ai fait». Je lui ai répondu que c’était un peu tard pour exprimer ses regrets. Que c’était trop facile… Peut-être que les jurés, si touchés par ce «pauvre homme», n’ont pas compris que je ne lui donnais pas une chance d’être absout! En tout cas, le résultat a été que mon viol a été requalifié en «attentat à la pudeur avec violence» et qu’ils lui ont même trouvé des circonstances atténuantes.

 

- Lesquelles ?

- Personne ne le sait. Ca relève du secret de la délibération.

 

- A l’époque, le regard de la société sur les victimes d’agression sexuelles n’était peut-être pas le même qu’aujourd’hui ?

- On dit en effet que les mentalités ont évolué… C’est peut-être vrai par rapport à la pédophilie. Pour les viols commis sur des femmes, je n’en suis pas du tout certaine. Dans notre société qui reste fort machiste, certains fantasmes perdurent. Et paradoxalement, ils sont parfois entretenus pas des femmes qui n’ont pas eu à connaître la réalité du viol. C’est une femme - dans ma famille - qui m’a dit un jour que «j’aurais du résister à mon agresseur»… Aucune femme ne pourrait prévoir comment elle réagirait dans une telle situation.

 

- La vérité judiciaire est donc que vous avez dont été victime d’un «attentat à la pudeur avec violence». En regard de ces termes juridiques quelle est la réalité que vous avez vécue ? 

- Cela s’est passé le 4 septembre 1982. J’étais âgée de 14 ans. J’avais passé la journée avec mon frère chez une amie. Le soir, j’ai pris le train pour revenir à la maison. J’étais seule. Il devait être aux environs de 22 heures lorsque le train a stationné en gare d’Epernon (ndlr : dans le département de l’Eure et Loire). Les rues étaient désertes. J’avais un petit kilomètre à marcher pour rentrer chez moi. J’ai fait les trois cent premiers mètres et puis un homme s’est approché. Je ne savais pas d’où il sortait. Sans doute m’avait-il suivi depuis la gare, mais je ne m’étais rendu compte de rien. Fourniret m’a aussitôt mis un flacon sous la gorge en me disant : «Cette bouteille contient du vitriol, vous savez ce que c’est?». Je lui ai dit que non. Alors il m’a expliqué qu’il était en mesure de défigurer avec ce produit et puis il a lancé : «Voilà, je vous prends en otage et vous m’accompagnez jusqu’à la frontière du département. J’ai volé une voiture et je suis poursuivi par la police. Il ne vous arrivera rien si vous ne résistez pas.» Il était très bizarre. Il y avait l’agressivité des actes qu’il posait mais dans le même temps son ton était calme, posé...

 

- Comment avez-vous réagit ?

- Difficile à expliquer… C’est comme si mon cerveau s’était divisé en deux. Il y a une partie de moi qui me disait : «Il faut que tu tentes de t’échapper. Il va se passer quelque chose.» Et puis l’autre partie qui m’invitait à ne rien essayer du tout : «non, reste calme, il a dit que si tu ne débattais pas, il ne se passerait rien.» Instinctivement, j’ai choisi la seconde option… Il m’a conduit jusqu’à son Break 504 et il a pris la route en direction de Chartres. Tout en roulant, il m’a beaucoup parlé. Et puis, près d’un champ, il s’est arrêté en me disant : «Voilà. Je vais bien trouver un péquenot qui viendra vous chercher».

 

- Là, vous vous disiez que vous étiez sauvée ?

- Tout à fait. Bien que je me retrouvais dans un champ au milieu de nulle part mais j’ai pensé un court instant qu’il avait dit la vérité, que j’avais eu raison de ne pas me débattre… Et puis, il a fait mine de se raviser : «Finalement, je vais vous attacher parce que je n’ai pas envie que l’on pense que vous étiez ma complice.» La corde qu’il a utilisée était prête à l’emploi. Il l’avait rangée en dessous du siège conducteur. Après m’avoir immobilisée, il m’a dit : «Je vais faire un simulacre de viol.»… Malheureusement, ce n’était pas un faux viol (Ndlr : Elle se tait pendant un moment). Ensuite, il s’est excusé. Je lui ai demandé s’il se rendait compte de ce qu’il avait fait. Je lui ai dit que j’avais quatorze ans, que je pouvais être sa fille. Il m’a répondu : «Mais non, vous n’avez pas quatorze ans!». Comme s’il vous nier la réalité de son acte. Dans le même ordre d’idée, comme s’il voulait se convaincre que j’étais une prostituée, il m’a donné 45 francs français... (Ndlr : Marc Dutroux avait agit exactement de la même manière lorsqu’il avait violé Henrietta P., une jeune slovaque, le 4 juin 1995 à Topolcany).  Malgré l’horreur de son comportement, il se piquait de rester «poli» en utilisant un langage châtié. Il n’a d’ailleurs jamais cessé de me vouvoyer!

 

- Il vous a laissé sur place ?

- Non, il a décidé de me raccompagner. Ce qui m’a valu de nouvelles confidences. Il m’a dit qu’il était «à la recherche du mythe de la virginité»; Que quand il s’est marié, il croyait que sa femme était vierge mais que ce n’était pas le cas. Il m’a dit aussi qu’il était extrêmement déçu de l’espèce humaine et qu’il n’avait plus confiance qu’en Dieu.

 

- Il tentait de vous amadouer ?

- Il voulait me manipuler. Et d’ailleurs, sur le moment, il y est très habilement arrivé. Il m’a dit que ce qui était arrivé «n’était pas si grave»… Moi, j’étais déjà contente d’être vivante, de ne pas avoir été défigurée avec son vitriol. Et puis, il avait les mots pour impressionner une gamine de 14 ans et même inverser les rôles!

 

- A la limite, il se faisait passer pour la victime ?

- Voilà ! En gros, ce qu’il disait c’est que si je portais plainte, cela briserait sa vie de père de famille. Tandis que moi, j’allais me remettre de cette chose «pas si grave» qui m’était arrivée… Et je suis entrée dans sa dialectique de fou… J’ai cru ce qu’il m’a dit. Alors, il m’a laissé partir. Je me vois encore refermer la portière de la 504 car ce n’est qu’à ce moment-là que j’ai pris conscience de toute la gravité et de l’horreur de ce qui venait de m’arriver. Pourtant, quand je suis arrivée chez moi, je ne voulais pas porter plainte. Ma mère m’attendait depuis de longues heures. Elle a vu que j’étais dans un sale état et elle m’a demandé ce qui m’était arrivé. Je lui ai dit : «Rien. J’ai été pris en otage. Il ne s’est rien passé! Il faut que j’aille me laver.» A partir de ce moment, elle a compris et elle m’a dit que je devais tout de suite porter plainte. Je ne voulais toujours pas… vu que j’avais promis à mon agresseur de ne pas le faire!

 

- C’était pourtant la seule chose à faire ?

- On a souvent constaté que les victimes d’agressions sexuelles éprouvent un sentiment de culpabilité. Moi aussi, j’ai connu cela : je me sentais sale, souillée… Mais en plus, il avait réussit à pervertir mon jugement d’adolescente. J’étais convaincue que je devais tenir la promesse que je lui avais faite! J’étais prise dans une sorte de tourment. Je me doutais que ce n’était pas la bonne réaction mais je ne parvenais pas à sortir de ce piège mental dans lequel il m’avait enfermé. Heureusement, ma mère n’a pas laissé faire. Elle m’a secoué… Et finalement, dans la nuit, nous nous sommes rendues dans un commissariat de police. Je lui suis encore reconnaissante de m’avoir aidé à faire face!

 

- L’enquête a immédiatement commencé ?

- N’allez pas trop vite! D’abord, pour une victime de viol, il faut arriver à se faire entendre! Avec ma mère, je me suis d’abord rendue au commissariat de Rambouillet. Quelques flics en uniforme qui étaient de garde m’ont écouté longuement, dans les détails, avec beaucoup d’attention. Lorsque j’en ai eu terminé, ils ont conclut par : «de toute façon, vu le lieu de l’agression, nous ne sommes pas compétents.» J’ai eu un sentiment d’énorme détresse. J’avais l’impression qu’ils se fichaient bien de ce qui m’était arrivé. Voire qu’il avait pris un certain plaisir malsain à écouter mon récit. Ils nous ont renvoyé vers la gendarmerie locale. Et là, on est tombé sur un vieux gendarme qui n’était pas très intéressé et qui tirait la gueule parce qu’il était tard. Il nous a dit : «Moi, je ne peux faire qu’une main courante. Ici, on est dans les Yvelines et les faits se sont passés en Eure et Loire. Avant tout allez à l’hôpital pour constater les faits». On s’y est rendu. Et le médecin a conclut en disant à ma mère : «Ce n’est pas si grave. Elle s’en remettra.» J’espère vraiment que les victimes de viol sont mieux accueillies aujourd’hui! Bref, le lendemain, nous avons enfin été reçus par des policiers vraiment humains au commissariat de Maintenon. Ils se sont énormément investis dans leur travail.

 

- Lequel s’est encore manifesté ?

- Brièvement, oui. Deux ou trois jours après l’agression, sa voiture est passée à deux reprises dans ma rue. J’étais à la fenêtre. Je ne sais pas s’il connaissait mon adresse ou s’il cherchait à repérer l’endroit où j’habitais. Pour risquer cela, il n’avait peur de rien ! Moi, je crevais de trouille et quelque temps plus tard, on a déménagé. A la suite de cela, je n’ai plus eu très peu de nouvelles des enquêteurs. Ils cherchaient mais ne trouvaient rien.

 

- Pourtant on saura plus tard qu’à la même période, Fourniret a commis près de vingt agressions en région parisienne… Il peut paraître étonnant qu’aucun rapprochement n’ait été fait…

- D’autant plus que beaucoup d’agressions ont eu lieu dans un périmètre assez restreint… Mais bon, toutes les victimes n’avaient pas porté plainte. En plus, on était au début des années ’80. Actuellement, l’analyse criminelle doit avoir fait des progrès… C’est ce que je souhaite en tous les cas.

 

- En mars 1984, Fourniret est arrêté. Vous l’apprenez ?

- Quelques semaines plus tard, seulement. Ce sont des enquêteurs du SRPJ de Versailles qui sont venus me dire qu’ils avaient mon agresseur. Fourniret avait très rapidement avoué dix-sept faits de moeurs parmi lesquels il y avait le viol commis sur ma personne. D’abord je l’ai reconnu sur photo. Ensuite, en 1986, nous avons été confrontés chez le juge d’instruction à Evry.

 

- Un moment sans doute très pénible ?

- Oui, je n’avais toujours que 16 ans. Ma mère qui m’accompagnait n’a pu rentrer avec moi dans le bureau du juge. De plus, en arrivant, je ne savais pas qu’il s’agissait d’une confrontation et j’ai donc été très surprise de voir arriver Fourniret. J’ai mal supporté de le sentir si près de moi. Immédiatement, je me suis faite apostrophé par son avocat. Il m’a demandé pourquoi je ne m’étais pas débattue, si j’étais consentante… Et même, si j’avais fumé de la marijuana avant de faire la rencontre de son client! Pendant ce temps-là, Fourniret était tout penaud. Il n’a pratiquement rien dit sauf qu’il avait «senti un lien affectif se tisser» entre lui et moi! Le juge a laissé entrevoir que pour lui, l’affaire ne semblait pas si grave de cela. Il a qualifié les faits «d’attentat à la pudeur avec violence». Bref, en sortant de ce bureau, j’étais dans un drôle d’état.

 

- En colère ?

- Certainement. Mais j’ai retourné cette colère contre moi. J’ai du caractère mais là, je sentais que, véritablement, on niait ce que j’avais vécu. Cela m’a fort déstabilisé. Dans les mois qui ont suivi, j’ai fait trois tentatives de suicide. Déjà, je n’avais pas été considérée comme victime lors du dépôt de plainte. Ensuite, la justice banalisait les faits. C’était trop. Il y avait aussi ce choc d’avoir été mis en présence de mon agresseur sans y avoir été préparée.

 

- En qualifiant les faits d’«attentats à la pudeur», le juge d’instruction ne permettait-il pas à Fourniret d’échapper à la Cour d’assises ?

- Exactement. Mais heureusement, après cette confrontation, ma mère a décidé de prendre un avocat. Au moment opportun, il a saisi la cours d’appel qui, elle, a estimé que ce dont j’avais été victime était bien «un viol sur une mineure de moins de 15 ans». C’est comme cela qu’il s’est finalement retrouvé devant la Cour d’assises, le 26 juin 1987. Mais dans l’intervalle, il avait encore réussi à me perturber en m’envoyant un courrier, le jour de mon anniversaire. Comme s’il voulait me faire savoir qu’il connaissait mon adresse. A l’intérieur, il y avait une feuille sur laquelle il avait recopié un poème de Mélina Mercouri. Cela parlait de la paix dans le monde…

 

- De la paix dans le monde ?

Avec ce type de personnage, il ne faut s’étonner de rien. Dans des textes écris durant sa période de détention française, il dit se ressentir comme «un pacifique». A mon propos, il affirme qu’il voulait me donner de l’amour! Pour lui, c’est moi qui n’ai rien compris! D’ailleurs, il considère que c’est toute la société qui ne le comprend pas! Mais ce constat ne le fait pas douter car il est convaincu d’avoir une place privilégiée à côté du Christ! Je n’invente rien! Cela ressort notamment d’un texte intitulé «réflexions», qu’il a rédigé en 1984. Fourniret n’est pas un débile ou un fou pour autant. Je veux dire qu’il a sa propre rationalité. Il sait très bien ce qu’il fait. Il calcule tout le temps. Il prépare et planifie ses mensonges et ses meurtres. Il élabore des scénarios, tel celui du «fugitif» quand il m’a agressé. Pour moi, il est totalement responsable de ses actes. J’espère que cette fois on ne le laissera plus sortir de prison et qu’il finira sa triste vie derrière les barreaux.

 

«Christ (…) j e me reconnais en toi »

Tous les propos tenus par Dahina Le Guennan sont confirmés par des documents issus du dossier instruit par la justice française à charge de Michel Fourniret entre 1984 et 1987. On y trouve notamment ces feuillets où il s’adresse à Dieu depuis sa cellule de Fleury-Mérogis. Cela s’intitule «Réfléxions» et le pervers s’adresse…à  Dieu. Il écrit : «Qu’en est-il de ma position par rapport à Dieu? Il est sept heures du matin. Contre le mur est appuyée une gravure représentant le Maître et son serviteur (…) Je me sens mal à l’aise refusant de souscrire aux dogmes de quelque idéologie. Entendons-nous bien, Christ, je vénère à travers toi la qualité des sentiments humains, l’abnégation, la bonté, la sensibilité. Et je me reconnais en Toi, quand les traits qui te représentent montrent la souffrance de ton mal de vivre parmi les passions d’une humanité sans passion. A ce titre, illustre martyr, je prends aujourd’hui la résolution de ne plus t’appeler que mon son Seul Ami. Je crois me convaincre que la constance de cette position m’affranchira désormais des influences destructrices portées par tout ce qui usurpe ton nom et l’exemple humaniste de ton œuvre.(…) Me voici ouvert à un sentiment, ou plutôt à une sensation étrange de paix. Il me semble découvrir l’horizon et je me sens capable de communiquer avec mes semblables, que la simple et nouvelle liberté que je découvre, dépouillé du carcan complexe de mes préjugés sur le conditionnement social. Car je les imaginais, et voyais donc depuis mon Intérieur, les surestimant et sous-estimant à la fois, entretenant une conscience de ma non appartenance à leur groupe. Que c’était facile, cette libération! C’est à en pleurer des hoquets de rire. Je me rends compte de cette vérité : il n’y a rien à chercher, rien à comprendre, il n’y a pas de résignation à vivre, mais tout simplement à vivre… Ah mon ami, combien je me libère! A présent, tu seras mon complice (…) Laissons s’engluer nos humbles alchimistes, théologiens et sorciers de la science et allons gambader et folâtrer dans la Vie.» Trois ans plus tard, Michel Fourniret entamait la série des 9 enlèvements, viols et meurtres pour lesquels il est désormais en aveux.

 

«La parole libère»

«Si il m’avait tué, peut-être aurait-il été arrêté plus vite. Peut-être qu’il aurait été condamné plus lourdement. Peut-être que la justice aurait mis la société à l’abri de ce prédateur?» Peut-être que, peut-être que… Pendant l’été 2004, les révélations sur le parcours criminel de Michel Fourniret ont profondément bouleversé Dahina Le Guennan et beaucoup de questions ont réveillé un traumatisme qui n’avait jamais vraiment quitté sa mémoire. Pourquoi a-t-elle eu la chance de survivre alors que tant d’autres ont été tuées par l’ogre des Ardennes? La réponse est simple : la justice estime qu’avant 1987, Fourniret ne liquidait pas encore ses proies après les avoir capturées. Mais pour Dahina, ce n’est pas suffisant de se dire cela. Il faut qu’elle témoigne, qu’elle fasse savoir ce qu’elle connaît du tueur en série. Très rapidement après ses aveux, en juillet 2004, elle a lancé un appel dans la presse française afin que toutes les victimes de Fourniret encore inconnues de la justice se manifestent : «Je me disais cela permettrait d’établir une carte retraçant son itinéraire criminel et éventuellement opérer des rapprochements avec des disparitions.» Ensuite, en Belgique comme en France, elle a été reçue par des enquêteurs et des magistrats. Elle est aussi partie prenante dans la nouvelle association «Victimes en série» qui s’est créée à Paris. «Il y a un combat à mener pour la place des victimes dans le système judiciaire. Pour qu’elles aient les mêmes droits que les agresseurs. Pour qu’elles puissent apporter leur concours aux enquêtes et enfin qu’elles construisent entre elles des liens de solidarité», dit-elle. Un combat qui envahit son quotidien et nourrit ses angoisses ? «Au contraire», rétorque-t-elle «l’action et la parole libèrent. Ce sont des thérapies très efficaces». Prochain objectif de Dahina, rencontrer Marie-Noëlle Bouzet. «On déjà longuement conversé au téléphone. Je trouve qu’elle a raison d’envisager de déposer plainte contre l’Etat français. En ne surveillant pas Fourniret après sa sortie de prison en 1987 – (ndlr :celui-ci avait en effet été libéré avec une mise à l’épreuve), l’Etat français est coupable d’homicide involontaire ou de complicité. L’adresse de Fourniret dans l’Yonne était officiellement connue. Deux mois après son arrivée dans cette région, une jeune fille disparaissait et personne n’a pensé à l’interroger! Aujourd’hui, on se pose des questions sur son implication dans deux autres disparitions dans cette région-là… Si on l’avait interpellé en temps utile, l’histoire aurait peut-être pris un tour différent. Car quand il est confondu par un élément ou un témoignage, Fourniret avoue très vite; On aurait pu alors le remettre là où est sa place. En prison. Et définitivement!» 

 

 

    

 

 

 




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24/09/2005

Distributeurs de sodas (150805)

Entretien publié dans l'hebdomadaire belge Ciné-Télé Revue, le 15 septembre 2005

 

Marie-Josée Mozin : "Ils doivent disparaître des écoles"

 

On allait voir ce qu’on allait voir ! Très déterminée à protéger la santé de nos enfants, Marie Arena, ministre-présidente de la Communauté française l’avait annoncé avec fracas lors de la rentrée 2004 : les distributeurs de sodas et de friandises devaient disparaître des établissement scolaires pour septembre 2005. Aujourd’hui, c’est tout vu : les 24.000 machines à faire grossir nos petites têtes blondes sont toujours là. Finalement, cela arrange tout le monde : les vendeurs de sodas, bien sûr. Mais aussi nombre de directions d’école qui touchent leur part de ce gazeux pactole. Tout le monde, il est content ? Mis à l’écart du processus décisionnel qui a conduit à la volte-face de la Communauté française, les diététiciens et les dentistes crient à l’irresponsabilité. C’est notamment le cas de Marie-José Mozin, présidente du Club européen des diététiciens de l’enfance : «On donne ainsi un très mauvais signal à nos enfants»  

 

- Interdire les distributeurs de sodas dans les écoles de la Communauté française, c’était une bonne idée ?

- Bien entendu, c’était un excellent projet. Depuis des années, en Belgique comme dans d’autres pays européens et aux Etats-Unis, les pédiatres et diététiciens de pédiatrie tentent d’alerter les décideurs et l’opinion publique : l’obésité a pris l’allure d’une épidémie. Toute mesure qui vise à combattre ce mal du siècle était donc bonne à prendre…

 

- Vous parlez d’épidémie ? Vous n’y allez pas un peu fort ?

- Je ne fais que reprendre les termes employés par l’Organisation mondiale de la Santé. Dans le monde, 1 milliard d’individus sont en excès de poids, et au sein de ce groupe, on ne dénombre pas moins d’un tiers d’obèses. 

 

- Et en Belgique ?

- En février dernier, lors de la récente inauguration d’un «Centre du revalidation du patient obèse» à l’Hôpital de Warquignies (Mons), Catherine Fonck a fait état publiquement de statistiques pour le moins alarmantes. Je la cite : «Il y aurait plus d’un million d’obèses dans notre pays et 1 belge sur trois serait en surpoids». En outre, il faut savoir que les jeunes sont particulièrement touchés. Un adolescent belge sur dix est obèse et près de 20% des enfants sont trop gros.

 

- La faute aux sodas ?

- Les sodas interviennent pour une part non négligeable dans le phénomène. Si un enfant boit l’équivalent de trois canettes par jour – ce qui n’est malheureusement pas rare chez ceux qui souffrent de surpoids-, cela équivaut à l’absorption de 21 morceaux de sucre. Mais, bien entendu, d’autres facteurs interviennent dans la prise de poids de nos enfants. Il y a aussi le manque d’exercice physique – avec l’apparition d’un cercle vicieux : au plus, on est gros, au plus c’est difficile de s’y mettre – et une très néfaste mode alimentaire, le «snacking». A savoir, l’habitude de grignoter entre les repas des aliments prêts à consommer (barres, sucreries, chips etc…). Le résultat, c’est le plus souvent, un apport énergétique excessif, sous forme de sucres, de (mauvaises) graisses, de sel. La proximité des distributeurs à l’école facilite bien évidemment cette mauvaise habitude alimentaire.

 

- N’empêche. Ils ne seront finalement pas interdits. Comment réagissez-vous ?

- Tant sur le fond que sur la forme de cette volte-face, je suis tout à fait stupéfaite. Pendant un temps, les diététiciens de pédiatrie ont été associés à la réflexion que menait le gouvernement de la communauté française sur la question des sodas à l’école; A nos frais, parce qu’il n’y avait pas de budget pour cela, nous nous sommes déplacés à plusieurs reprises à des réunions de travail. Et puis, in fine, c’est par la presse que nous avons appris le retour en arrière de Mme Arena. D’après les déclarations de la ministre présidente, il apparaît qu’avec les dentistes, nous étions les seuls empêcheurs de tourner en rond : les directions d’écoles, les producteurs de sodas, bien sûr, mais aussi des associations de parents se seraient prononcés en faveur de la création d’outils pédagogiques sur l’alimentation pour les jeunes en lieu et place d’une mesure radicale d’interdiction des distributeurs. Dès lors, notre avis de spécialistes devenait gênant et on a fait comme si nous n’existions plus. Ce retour en arrière de la Communauté française est parfaitement regrettable. Il s’inscrit à contre-courant de la tendance actuelle. En France, mais aussi dans certaines villes des Etats-Unis, par exemple à Chicago, l’interdiction des distributeurs dans les écoles est devenue une réalité depuis la rentrée de septembre. Chez nous, - à la notable exception de l’enseignement organisé par la ville de Bruxelles où des jus de fruit et l’eau seront mis dans les distributeurs-  les écoles vont se contenter de délivrer un message parfaitement contradictoire aux enfants : ne consommer pas trop de ces sodas et des ces snacks que, par ailleurs, nous vous vendons à la récré. Ce n’est pas crédible.

 

- Si les sodas ne sont pas dans les écoles, n’y rentreront-ils pas dans les cartables ?

- D’une part, c’est plus contraignant de devoir emporter des boîtes que de la monnaie pour acheter celles-ci dans un distributeur. D’autre part, le plaisir de boire une boisson gazeuse à la récré n’est pas encore reconnu par la convention des droits de l’homme! Je veux dire par là que les établissements scolaires pourraient décourager la consommation de tels produits avec un peu de fermeté. J’entendais récemment un directeur d’école qui affirmait que de telles restrictions mettraient en péril le «confort de ses élèves». Où va-t-on ? Avec de tels raisonnements, on pourrait aussi leur permettre de regarder la télévision en classe pour qu’ils se sentent plus confortables ! On va l’école pour apprendre, pas pour boire et manger.

 

- D’accord, mais les distributeurs rapportent pas mal d’argent aux établissements scolaires (environ 7.000 euros par an pour une école de 1000 élèves) Dans le contexte du sous-financement de l’enseignement, n’est-ce pas une manne appréciable ? 

- On nage en pleine hypocrisie! Si le bénéfice qu’on en retire est un mobile jugé valable pour ne pas faire disparaître les distributeurs de sodas, comment peut-on croire que dans le même temps on va dissuader les enfants de ne pas les utiliser. C’est parfaitement incohérent. En plus, c’est une logique fataliste : il y a d’autres modes de financements alternatifs. Quand j’étais jeune, on vendait des gommes et crayons dans les écoles…  Peut-être fait-il songer à autre chose mais cela demande plus d’imagination et d’efforts que de signer un contrat avec un producteur de soda! Enfin, le petit gain financier que l’on espère aujourd’hui se traduira plus tard par des grosses dépenses pour la sécurité sociale. Car le surpoids et l’obésité ont un coût en termes de maladies associées : diabète, hypertension, maladie cardiovasculaire… On s’interroge aussi sur un lien éventuel entre le surpoids et certains cancers. En d’autres termes, ce que la communauté n’investit pas aujourd’hui pour la santé alimentaire de ses enfants – par exemple, en faisant installer des fontaines à eau dans toutes les écoles- elle le repayera plus tard en soins de santé. Dans le même ordre d’idée, il faut évidemment rappeler que l’obésité ne favorise pas la longévité…

 

- Toutes les semaines, vous recevez des jeunes obèses en consultation dans deux hôpitaux de la région bruxelloise. Comment vivent-ils leur surpoids ?

- On peut voir la tristesse dans leurs regards. Ils éprouvent un sentiment d’exclusion, ce qui peut mener à des dépressions. Ce qui me frappe au travers de cette expérience clinique, c’est l’apparition depuis peu de diabètes de type 2 chez des enfants parfois âgés d’à peine 12 ans… Autrefois, on considérait que c’était un diabète spécifique de l’âge adulte.     

 

- Mais les distributeurs de soda ne peuvent être rendus seuls responsables de la catastrophe sanitaire que vous décrivez ?

- Certainement pas. Tout à l’heure, j’ai parlé du snacking, mais il y a également beaucoup à redire quant aux cantines scolaires. Si certaines d’entre elles font de réels efforts pour offrir des repas équilibrés, il arrive souvent que la préférence soit donnée à des mets qui se consomment rapidement et choisis parmi les préférences : peu de légumes, peu de fruits. Parfois aussi, c’est carrément une logique commerciale qui s’impose. Des traiteurs privés qui fournissent les écoles cherchent à satisfaire leurs «clients» et cela se traduit par la transformation de réfectoire en véritable fast food où l’on mange des frites tous les jours. Dans un tel contexte, les distributeurs contribuent à aggraver la situation. Une étude récemment réalisée dans le service du Professeur De Henauw (Université de Gand) démontre que leur présence dans un établissement scolaire contribue à pratiquement doubler la consommation de sodas chez les élèves.

 

- Quels conseils alimentaires donneriez-vous aux parents?

- Il est essentiel d’insister sur la qualité du petit déjeuner. Et à cet égard, la recette classique reste la meilleure : du pain –plutôt que des céréales-, un peu de fromage, de compote ou de confiture et du lait. Si l’enfant mange bien le matin avant de partir à l’école, il n’a plus besoin de rien - sauf d’eau - jusqu’au repas de midi.

 

- Et l’incontournable «10 heures» ?

- Il est surtout incontournable pour l’intérêt financier des vendeurs de barres céréalières et de biscuits. Bien sûr, je comprends très bien qu’il soit devenu très difficile de ne rien donner pour le 10 heures… puisque tout le monde le fait. Mais dans ce cas, préférez un fruit.

 

- Repas chaud ou tartines ?

- Sauf à disposer de renseignement précis sur la qualité qui est proposée par la cantine, il vaut mieux lui donner des tartines et lui préparer un repas léger et équilibré pour le soir. Cela permet de garder un certain contrôle de la situation.

 

- Dans certains établissement, on parle même d’instaurer un «14 heures» ?

- C’est une totale ineptie.  Mieux vaut attendre le goûter, moment où l’on préférera encore manger des tartines. Le pain est un aliment sain qui peut être consommer deux à trois fois par jour.

 

- Faut-il proscrire totalement les sodas ?

- Non, mais ces produits doivent être considérés comme des desserts sucrés. Tout le monde peut comprendre que l’on ne mange pas trois boules de glace après chaque repas. Et bien, c’est un peu la même chose. L’enfant doit boire des sodas à la même fréquence qu’un adulte consomme de temps à autre un apéritif. Il n’en aura d’ailleurs que plus de plaisir.      




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19/09/2005

Pétrole (080905)

Entretien publié dans l'hebdomadaire belge "Ciné-Télé Revue", le 8 septembre 2005.

 

«Bloquer les prix du pétrole, c’est possible ! »

 

Des travailleurs qui s’arrêtent de travailler pour protester contre l’augmentation constante du prix du mazout de chauffage, une association telle Touring  –1 million de membres- qui lance une pétition nationale sur le thème «conduire devient un privilège de riche» afin que l’essence et le diesel soient moins taxés. La population belge commence à être chauffée à blanc par la flambée des prix pétroliers. Pendant ce temps, le gouvernement fédéral s’illustre pas son inaction et par ses disputes internes autour de mesurettes… Secrétaire général de la FGTB, Xavier Verboven dénonce : «Et pourtant, Verhofstadt et ses collègues disposent d’un réelle marge de manœuvre. Il y a en Belgique un contrat programme qui règle les prix des produits pétroliers. Dans ce cadre-là, si le gouvernement en avait la volonté politique, il pourrait imposer un prix maximum qui ne pourrait pas être dépassé, même en cas de forte hausse du cours du pétrole. Cela impliquerait évidemment des négociations, voire un bras de fer avec le lobbie pétrolier, mais c’est techniquement possible».

 

- Il y a quelques jours, des ouvriers de la Sonaca à Gosselies ont débrayé pendant deux heures pour protester contre la hausse constante des prix des produits pétroliers. Vous comprenez ce mouvement de colère ?

- Je comprends parfaitement le profond énervement de ces travailleurs. A 0,5929 euro le litre, le prix du mazout de chauffage a augmenté de 50% depuis le début de l’année. Cela devient intenable! Certains d’entre eux vont avoir des difficultés pour se chauffer cet hiver. Et là, il s’agit de personne qui ont un boulot. Pensez aussi aux allocataires sociaux, aux personnes isolées, aux familles monoparentales… A cela s’ajoute le prix devenu prohibitif de l’essence et du diesel. Or, pour beaucoup de travailleurs, se déplacer en voiture pour aller au boulot n’a rien d’un caprice. C’est une nécessité. Parce que certains horaires l’imposent, parce qu’il faut aussi déposer des enfants à l’école, parce qu’il faut encore faire des courses après le boulot ou plus fréquemment encore parce que leur lieux de travail n’est tout simplement pas desservi par les transports en commun ou un transport collectif organisé par l’entreprise. C’est bien de conscientiser les gens sur les problèmes d’environnement, et c’est d’ailleurs une préoccupation que je partage entièrement, encore faut-il qu’il y ait en parallèle une vraie politique de mobilité. Tant que ce ne sera pas le cas, les travailleurs seront pris au piège. Ils auront besoin de leur voiture comme de pain. C’est-à-dire comme un produit de première nécessité qui leur permet de se déplacer pour gagner leur vie. 

 

- La grogne semble monter dans la société. C’est aussi le retour que vous avez des contacts avec vos affiliés ?

- Certainement. Le gouvernement doit absolument prendre des mesures d’urgence pour alléger la facture pétrolière qui pèse sur les ménages. Ses tergiversations, ses conflits internes renforcent l’irritation. Et c’est bien compréhensible, dans la mesure où n’importe qui dans la rue est capable de comprendre que l’augmentation des prix du pétrole n’a rien à voir avec une surprise.

 

- Risque-t-on un mouvement de protestation générale ?

- Si l’inaction du gouvernement perdure ou s’il prend des mesures inéquitables sur le plan social, c’est une éventualité. Soyons très clair : dans un tel cas de figure, nous serons dans la rue au côté des travailleurs!

 

- Selon vous, comment le gouvernement fédéral doit-il réagir ?

- Prioritairement, il faut revoir le fonctionnement du fond mazout créé par ce gouvernement pour soulager la facture des ménages à bas revenus...

 

- Mais il y a eu des mesures récentes à cet égard : cette année, les bénéficiaires pourront y faire appel jusqu’à fin avril, plutôt que jusqu’à fin mars. Le seuil d’intervention fixé initialement à 0,45 euro le litre a été abaissé à 0,40 euro. Désormais, outre les allocataires sociaux, les personnes bénéficiant d’une médiation de dettes ou d’un règlement collectif de dettes pourront également y faire appel…

- C’est très bien, mais qui finance le fonds mazout ? Le consommateur. C’est cela qui est inacceptable. Les compagnies pétrolières font de plantureux bénéfices avec l’augmentation des prix et plutôt que de prendre une toute petite partie de ces bénéfices pour aider les plus faibles, le gouvernement encore augmenté le prix pour tous les consommateurs avec une taxe supplémentaire. Sur ce point, il doit absolument revoir sa copie.

 

- Pour l’instant, on parle surtout du chèque énergie ?

- Avec la hausse des prix, l’Etat qui taxe fortement les produits pétroliers (ndlr : les taxes et accises constituent 60% du prix de l’essence, 50% du prix du diesel et 20% du mazout de chauffage) a augmenté ses recettes de plus de 250 millions d’euros depuis le début de l’année. Il est donc tout à fait logique qu’il ne tire pas plus longtemps profit d’une crise qui réduit le pouvoir d’achat des citoyens. Pour autant, la redistribution envisagée des excédents de bénéfices doit se faire de manière équitable. Ce ne sera pas le cas si on en reste à cette idée du chèque de 75 euros pour tous les consommateurs. Il faut adapter la redistribution aux revenus des personnes. Les bas et moyens revenus devraient recevoir plus que les hauts revenus. 

 

- Cette mesure du chèque énergie, ça ressemble tout de même un peu à du bricolage?

- Si il est donné de manière équitable, ce sera tout de même bon à prendre pour les ménages. Mais c’est que dans le même temps, il faudrait enfin prendre des mesures plus structurelles. La flambée des prix est certainement causée par la conjoncture internationale et par des phénomènes de spéculation. Pour autant, cela ne veut pas dire que l’Etat est tout à fait impuissant par rapport à cela. Il y a en Belgique un contrat programme qui règle les prix des produits pétroliers. Dans ce cadre-là, si le gouvernement en avait la volonté politique, il pourrait imposer un prix maximum qui ne pourrait pas être dépassé, même en cas de forte hausse du cours du pétrole. On devrait envisager cette piste, au minimum pour le mazout de chauffage, qui est un produit de première nécessité. Cela impliquerait évidemment des négociations, voire un bras de fer avec le lobbie pétrolier, mais c’est techniquement possible.

 

- C’est un acte politique fort que vous demandez là !

- A situation exceptionnelle, il faut des réactions exceptionnelles. Et je précise qu’une telle négociation serait aussi bien utile pour parler du prix du gaz qui risque aussi, dans les six mois, de connaître une hausse spectaculaire.

 

- Une autre mesure structurelle ?

- Que ce soit pour le gaz, pour le mazout de chauffage mais aussi pour l’électricité, il est aussi impératif que le gouvernement impose enfin aux opérateurs la création de tarifs sociaux pour aider les personnes les plus fragiles de notre société (allocataires sociaux, handicapés…). Il n’est pas acceptable que les sociétés du secteur de l’énergie ne soient pas contraintes de respecter un minimum d’obligations de service public alors que leurs activités concernent des besoins vitaux (se chauffer, s’éclairer…). 

 

- En 2004, la TVA et les accises sur le produits pétroliers représentaient respectivement 1.564 et 3,876 milliards d’euros. Le PS a notamment proposé de réduire la TVA sur le mazout de chauffage…

- Ce à quoi on lui a répondu que c’était impossible parce qu’il faut passer par un accord européen pour prendre une telle mesure. Or, dit-on, plusieurs partenaires de l’Union ne seraient pas d’accord avec une telle réduction de la TVA. A mon sens, il ne faut pas voir les choses d’une manière aussi fataliste. Les prix pétroliers ont fortement augmenté dans tous les pays européens et cela peut avoir changé la donne. Dans ce contexte, la Belgique pourrait être beaucoup plus persuasive si elle remettait ce dossier sur la table de la Commission. En plus, il y a aussi de la marge de manœuvre sur les accises. On peut les diminuer mais aussi revoir leur mécanisme actuel qui fait qu’à chaque diminution du prix des carburants, les accises augmentent d’un montant équivalent à la moitié de la baisse! Ce qui veut dire que quand les prix descendent le consommateur n’en bénéficie pas entièrement. Par contre, quand le prix monte, les accises, elles, ne baissent pas!

 

- Nous sommes tous touchés par la hausse des prix pétroliers. Bien sûr que l’on voudrait consommer moins cher. Mais on pourrait aussi consommer moins… D’ailleurs, ce serait bien nécessaire pour préserver la qualité de notre environnement ?

- Mais beaucoup de gens sont conscients de cela! Encore faut-il la possibilité de consommer moins. On a évoqué tout à l’heure des travailleurs actifs qui ne disposent pas d’alternative crédibles en termes de transports collectifs pour se rendre sur leur lieu de travail : ils sont encore très nombreux dans ce cas. Bien sûr, depuis des années, on parle beaucoup de «plans de mobilité». Malheureusement, parler ne suffit pas. Il manque encore une véritable impulsion du monde politique et de celui des entreprises dans ce domaine. C’est cela qui fait défaut en Belgique. Par exemple, en matière d’économie d’énergie, le gouvernement pourrait aussi s’inspirer de l’exemple allemand. Ils ont créé de manière tripartite (syndicats, employeurs, gouvernement) une alliance pour l’emploi et l’environnement. Cela a débouché sur la constitution d’un fonds financier très important visant à rendre possible la rénovation de 300.000 logements par an. Résultat : les Allemands vont consommer moins de gaz et moins de mazout de chauffage. C’est bien pour les particuliers – factures moins lourdes- mais cela correspond aussi à un intérêt collectif : l’Allemagne va réduire ses émissions de CO2 de manière spectaculaire. Cela lui a en plus permis de créer 200.000 emplois dans la construction mais aussi dans le secteur de la technologie contribuant à la protection de l’environnement.

 

- 200.000 emplois ? Il faudrait dire cela avec Verhoofstadt!

- Ouais, cela résoudrait son problème!(ndlr : rire). La FGTB lui a déjà écrit à cet égard…

 


08:50 Écrit par michelbouffioux | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

13/09/2005

Sécurité aérienne (010905)

Entretien publié dans l'hebdomadaire belge "Ciné-Télé Revue", le 1er septembre 2005.

 

Après cet été noir pour le transport aérien – cinq crashs qui ont tué 323 personnes- faut-il avoir peur d’encore prendre l’avion ?

 

Sombre pronostic : en 2020, un accident aérien aura lieu chaque semaine. Malheureusement, il ne s’agit pas là d’une douteuse prédiction de Paco Rabane ou d’Elisabeth Tessier… mais d’une estimation des experts de l’Association Internationale du transport aérien (IATA). En cause, la croissance soutenue du trafic : en 2004, 1,8 milliards de voyageurs ont pris l’avion et ce chiffre devrait augmenter de 6% par an. Plus de vols, plus d’accidents?  Secrétaire général de l’union professionnelle belge des pilotes de lignes, Pierre Ghyoot tempère : «Les avions deviennent de plus en plus sûrs et l’informatique qui aide au contrôle aérien ne cesse de s’améliorer. Il y a aura bien une explosion du nombre de vols dans un proche avenir en raison de la forte croissance des marchés indien et chinois, mais à mon sens, le nombre d’accidents graves devrait rester stable.» Qui a raison ? Le débat est ouvert. Mais, à vrai dire, il semble peu intéresser les consommateurs. Lorsque l’IATA sonde ses passagers pour savoir ce qui les motiverait à voler plus souvent, ceux-ci répondent en cœur (41%) : «des tarifs plus bas». Et ils ne sont que 11% à indiquer qu’ils voudraient plus de sécurité… Pierre Ghyoot s’en inquiète : «On ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre. Aujourd’hui, la demande est de plus en plus forte pour des produits du style «quinze jours dans le sud du Maroc pour 300 euros, voyage compris». Pour y répondre, certains tours opérateurs qui ont pignon sur rue, notamment en Belgique, n’hésitent pas à recourir à des compagnies douteuses. Des «pirates» qui volent à bord de très drôles de machines. C’est à ce niveau-là qu’il faut tirer la sonnette d’alarme plutôt que critiquer gratuitement les «low cost» classiques du genre Ryan Air ou Virgin qui, à ce jour, n’ont absolument rien à se reprocher en termes de respect des normes de sécurité». Alors faut-il avoir peur d’encore prendre l’avion ? Réponse nuancée de M. Ghyoot : «Non, car du tous les moyens de transports, l’avion reste le plus sûr après le train. Dans le monde, il y a en moyenne 900 à 1000 morts par an à cause de crashs aériens. Un chiffre inférieur au nombre de décès sur les seules routes belges! Cela n’exclut pas d’être prudent : le consommateur devrait toujours se renseigner sur l’identité et les antécédents de son transporteur. Pour ma part, je ne vole qu’avec de opérateurs connus!»   

 

- 2 août. Un Airbus A 340 d'Air France venant de Paris prend feu après une sortie de piste à l'aéroport de Toronto. L'avion pourrait avoir été trop haut lorsqu'il s'est présenté au-dessus de la piste. 43 blessés.

- 6 août. Un charter tunisien ATR-42 s'abîme en mer au large de la Sicile. L'enquête s'oriente vers un problème de carburant contenant des impuretés ou de l'eau. 13 morts, 3 disparus.

- 14 août. Un Boeing 737 de la compagnie chypriote à bas coût Helios s'écrase au nord-est de la capitale grecque. L'accident a été causé par un problème de pressurisation suivi d'une panne de carburant. En outre, l’avion n’aurait pas été entretenu de manière conforme. 121 morts.

- 16 août. Un McDonnell Douglas de la compagnie colombienne West Caribbean s'écrase dans le nord-ouest du Venezuela, après une panne sur ses deux réacteurs. Cette compagnie qui n’en est pas à son premier crash avait une très mauvaise réputation dans le milieu de l’aéronautique. 160 morts.

- 23 août. Un Boeing 727-200 de la compagnie aérienne Tans s'écrase. L'appareil qui transportait 92 passagers de Lima vers le coeur de l'Amazonie péruvienne aurait été déporté par des vents «contraires» et violents. Bien connue aussi, la compagnie Tans. Elle a enregistré six accidents depuis 1992. Bilan du dernier crash : 39 morts.

 

- Cette série de crashs aériens, c’est la fatalité ?

- Pierre Ghyoot : Si on analyse les causes de ces accidents, on constate qu’elles sont particulièrement diverses. Dès lors, on peut en effet parler de fatalité : en moyenne, il y 1,5 accident pour 1 million de vol. La particularité, c’est qu’en août plusieurs évènements de ce type se sont succédés dans un laps de temps très réduit. Pour moi, de la série qui vient de se produire au mois d’août, il n’y a pas de ligne rouge à tirer.   

 

- Mais un certain nombre de ces accidents n’étaient-ils pas évitables ? Par exemple, le Boeing 737 d’Hellios n’était pas entretenu comme il le fallait…

- Tous les accidents sont évitables ! Si la chaîne de construction, de contrôle, de formation des pilotes et d’exploitation des avions est correctement mise en œuvre, le risque d’avoir un accident est à peu près nul. D’une manière générale, on constate que le facteur humain est l’élément le plus important : 56 % des accidents sont dû à des erreurs de l’équipage. Pour le reste, quand il y a des défaillances techniques et des intempéries, on constate très souvent que le facteur humain intervient encore : de tels cas nécessitant une capacité de réaction adaptée qui fait parfois défaut.

 

- Je vous repose la question autrement. Dans le monde de l’aviation, il était apparemment de notoriété publique que les avions de la West Caribbean étaient toujours en réparation, toujours en retard, avec des itinéraires et des durées de vol approximatifs. Comment expliquer que ses dangereux coucous continuaient à voler sans aucune difficulté ?

- C’était un avion qui battait pavillon colombien ? Il faut donc poser la question à la direction de l’aviation civile colombienne. C’est l’un des problèmes en matière de contrôle : chaque pays est souverain pour donner des certificats de transporteur aérien aux compagnies qu’il juge aptes à les recevoir.

 

- N’y a-t-il pas des règles internationales à respecter ?

- Celles-ci existent en effet et elles sont fixées par l’OACI (Organisation de l’Aviation Civile Internationale) qui regroupe 187 pays. Les Etats membres s’engagent à les respecter, mais s’ils contreviennent, il n’y a pas de sanction. L’OACI n’a aucun pouvoir de contrôle. C’est un système est basé sur la confiance mutuelle entre Etats.

 

- Ce n’est pas un peu naïf. On sait bien que dans le monde, certains Etats sont minés par la corruption…

- La question est éminemment complexe. Dès que l’on met en cause la fiabilité d’un Etat, on touche à sa souveraineté.

 

- Est-il vrai que 10 à 15% des membres l’OACI ne respectent pas les normes minimales de sécurité ?

- C’est exact. Il y a une petite trentaine de pays qui ne respectent pas les standards de l’OACI alors qu’ils en sont membres. 

 

- Et c’est bon comme cela ?

- Ce n’est peut-être pas bon mais c’est comme cela! La souveraineté des Etats est un des principes de fonctionnement de l’OACI. Il n’y a pas encore de gendarme international qui aurait compétence pour se rendre dans tous les pays du monde pour contrôler les avions. Toutefois, les choses évoluent. En tous cas, en Europe. La Conférence européenne de l’aviation civile (CEAC) a mis en place des contrôles sur les avions étrangers qui se posent sur le territoire européen. Il y en a eu 3400 l’année dernière. Evidemment, c’est encore très peu, mais c’est un début. Cela dit, il faut avoir conscience de la révolution qu’est en train de vivre l’aviation civile. Comme dans d’autres secteurs, il y a eu ces dernières années, une globalisation, une dérégulation et l’apparition d’une concurrence effrénée. Les outils pour maîtriser cette évolution qui se passe ne sont pas encore 100% opérationnels.

 

- Avec une rentabilité moyenne de 3 %, les transporteurs aériens sont soumis à une forte pression économique. Certaines compagnies déficitaires - régulières ou de charters – ne sont-ils pas tentés de rogner sur la sécurité ?

- Je commencerais par ce postulat : en diminuant ses coûts, un opérateur ne va jamais favoriser la sécurité. Certains jouent sur les fréquences de contrôles techniques des avions, sur les formations des pilotes. La tendance est à ne plus aller au-delà des minima imposés par l’OACI. Dans cette mesure, c’est tout à fait correct, même si on pourrait faire mieux. Mais l’idéal en matière de sécurité est impayable. Cela dit, il y a des tas de coûts auxquels on ne peut pas toucher. Le prix du kérosène est le même pour tout le monde. On joue parfois sur la vitesse pour économiser mais c’est tout…

 

- Excusez-moi de vous interrompre, mais selon Thierry Le Floch, un spécialiste technique du Syndicat français des pilotes de lignes, certaines compagnies iraient même jusqu’à comprimer leur coûts en grignotant sur le carburant!

- C’est difficile !

 

- Votre confrère dit notamment ceci : «Dans le cas de l'ATR-42 au large de Palerme ou du MD-82 de la West Carribean, on met en cause le carburant qui aurait été pollué, mais je n'y crois pas. Si tel avait été le cas, on aurait immédiatement interdit de vol tous les appareils qui s'étaient ravitaillés au même endroit. On oublie de parler d'un troisième cas: le 737-300 d'Helios qui s'est crashé près d'Athènes a subi une dépressurisation, mais il était également à court de carburant. Ce qu'on peut craindre, c'est que ce soit la conséquence d'un prix de carburant devenu exorbitant. Nous sommes dans un système économique où l'on tente sans cesse de comprimer les coûts. La tentation est grande de ne pas gaspiller le pétrole et de n'emporter que le minimum réglementaire. Quand il y a un problème, il n'y a plus de réserve...»

- Je ne suis pas d’accord ! Je ne crois pas que des commandants de bord accepteraient cela ! (ndlr : Après un moment de réflexion). Enfin, je pense qu’il n’y a aucun commandant de bord correctement drillé qui va accepter de jouer ainsi sur les réserves nécessaires de carburant. Dans un tel cas, un déroutement devrait être effectué pour assurer un atterrissage en toute sécurité.

 

- Hormis celui de Toronto, les accidents du mois d’août ont impliqué des petites compagnies aériennes. Selon un expert français du BEA (Bureau d’enquêtes et d’analyses pour la sécurité de l’aviation civile), «entre 1981 et 1992, les vingt plus grandes compagnies, qui détenaient 50% de la flotte mondiale, ont subi 34 accidents graves entraînant la perte de l’appareil. Les 452 autres compagnies, plus petites et qui assuraient environ la même taille de trafic, ont eu 188 accidents». Tans ces statistiques que les crashs de l’été invitent à se méfier des petites compagnies aériennes?

- Il faut nuancer. Je dirais qu’il faut se méfier des petites compagnies que je qualifierais d’exotiques. Dans certains pays, on n’applique pas les standards OACI de manière optimale en raison de facteurs culturels, économiques ou politique. Il est établi que les compagnies associées à des pays de santé économique plus fragile ont plus d’accidents. Il y a quelques années, Boeing a commandé une étude sur l’influence de la culture nationale sur la sécurité. Elle a montré que le meilleur prédicteur de la sécurité aérienne concernant les compagnies d’un pays était la ration calorique moyenne par habitant…

 

- Et selon une autre étude réalisée par Boeing entre 1994 et 2003, prendre une compagnie africaine est 33 fois plus risqué qu’une compagnie américaine…

- Tout à fait.  Bien qu’il y ait aussi des contre-exemples. Par exemple, Tunisair et d’autres compagnies similaires n’ont jamais eu le moindre accident majeur et ce sont des compagnies qui existent depuis de très nombreuses années.

 

- Y-a-t-il des compagnies qui, de notoriété de pilote, sont à éviter à tout prix ?

- Oui, c’est certain! Il faut savoir que la moitié des pilotes belges volent désormais sur des compagnies étrangères. Ils n’en restent pas moins membres de notre association. Toutes les semaines, nous avons des rapports de pilotes qui quittent des compagnies parce que les critères de sécurité sont totalement inacceptables. Ils nous rapportent des dysfonctionnements en termes de formation, d’entretien des avions et plus encore à propos des prestations qu’on leur demande.

 

- Vous pouvez préciser ?

- En termes de formation, même dans certains pays européens, il peut y avoir des équipages qui sont mis sur des avions dont le niveau de qualification est nettement insuffisant. Il y a des avions dont la maintenance est baclée : des entretiens systématiques qui sont sautés ou des pièces qui ne sont pas remplacées. Des pilotes nous rapportent aussi qu’ils signalent des défectuosités sans qu’il n’y ait ensuite la moindre réparation. Ces compagnies-là obligent les pilotes à faire des prestations qui sont totalement inacceptables. Je rappelle qu’un chauffeur d’autocar ne peut pas dépasser huit heures de conduite et encore, entrecoupées de pauses. Alors qu’on demande à certains pilotes de lignes de faire jusqu’à 13 ou 14 heures… 

 

- Ce vous décrivez-là est pratiqué par quel type de compagnies ?

- Pas par des compagnies nationales ou ex-nationales. Plutôt par des compagnies qui opèrent à la demande ou des charters.

On ne va pas citer les noms…

 

- Et si justement on les citait ! Une liste noire va bientôt être accessible au public français. Et la Belgique, comme l’Europe vont emboîter le pas de nos voisins. Ce n’est pas une bonne idée ?

- Du point de vue du consommateur, il est légitime de pouvoir disposer d’une telle information. Encore  faudra-t-il s’entendre sur les critères qui détermineront l’apparition de telle ou telle compagnie dans cette liste. Et puis, il y a quelque chose d’illogique dans le système qui pourrait être mis en place : si une compagnie est dangereuse, elle devrait purement et simplement être interdite de vol, plutôt que d’être renseignée sur une liste noire… Enfin, les pilotes savent aussi qu’il y a des compagnies qui trichent. Ce qui repose la question d’un contrôle international suffisamment efficace des compagnies aériennes.

 

- Doit-on faire un lien entre les «low cost» du style Ryan Air et Virgin et manque de sécurité ?

- C’est un raccourci que certains veulent absolument faire. D’ailleurs, un quotidien belge m’a fait dire récemment le contraire de ce que je pense à cet égard. Pour les compagnies du type de celles que vous citez, les statistiques en termes d’accident ne sont  pas moins bonnes que pour les compagnies classiques. Au contraire même. La raison en est que ces compagnies travaillent avec du matériel excessivement neuf et donc, elle sont à la pointe en termes d’appareillage de sécurité. D’autre part, les équipages font toujours les mêmes lignes, ce que les exposent à peu de surprises.

 

- On ne peut pas imaginer qu’elle entretiennent moins leurs appareils pour être meilleur marché ?

- Leur succès dépend des nombreuses rotations de leurs vols. Ces compagnies travaillent en just in time. Elles ne peuvent prendre des risques de panne. Leur faire ce procès ne reposerait sur aucun élément tangible.

 

- Mais si une compagnie sautait les entretiens de ses avions, cela se verrait ?

- Cela se verrait dans leur documentation. Ou alors, il faudrait qu’elles fassent des faux.

 

- Il y a quelqu’un qui vient leur demander si ils ont fait tous leurs entretiens ?

- Ces entreprises sont certifiées. Dans un système de certification, l’autocontrôle est inclus. L’entreprise doit disposer de son propre système de vérification interne. Et l’administration de l’aéronautique viendra vérifier que ce système de vérification interne fonctionne correctement.

 

- Cela veut dire que l’administration ne va pas contrôler les appareils directement, mais qu’elle se contente de vérifier si leurs documents de bord et leurs carnets d’entretiens sont en ordre…

- Oui, c’est cela. Ca c’est un fait, oui… Sauf en cas de doute ou, éventuellement, en cas de dénonciation.

 

- Ce ne serait pas souhaitable que les autorités s’intéressent plus directement aux avions proprement dit ?

- Ce n’est pas comme cela que le système de certification a été pensé. Il veut que ce soit les opérateurs eux-mêmes qui effectuent les contrôles. Toutes les mesures, vérifications et entretiens sont documentés et enregistrés par les compagnies elles-mêmes et les Etats jugent de la qualité de ce travail de contrôle interne tel qu’il ressort de la documentation de l’entreprise.

 

- C’est donc le même principe que pour les règles de l’OACI : beaucoup repose sur la confiance…

- Voila. C’est un système structuré de confiance réciproque basé sur des standards conjointement élaborés.

 

- Quelques 100.000 pilotes de ligne sont actifs dans le monde. Est-il vrai que certains d’entre eux disposent d’une licence tout à fait fantaisiste ? 

- Cela doit exister. Mais on revient au même problème que nous évoquions tout à l’heure. Les licences sont accordées par les Etats et ils sont souverains en cette matière aussi. Maintenant, soyons concret. Personne n’a envie de se tuer… On peut dire que la formation de base de pilote de ligne est globalement égale dans le monde entier. Là, où on peut trouver des grands écarts de qualité, c’est au niveau des formations récurrentes pour s’entretenir, des heures en simulateurs… Chaque fois qu’un pilote change d’appareil, il doit faire une nouvelle formation. Et à ce niveau, d’un pays à l’autre, et même d’une compagnie à l’autre en Belgique, on voit d’énormes différences dans le temps consacré à ce type de formation. Il y a une tendance à diminuer le nombre d’heure. Malgré la technicité élevée des simulateurs actuels, une solide formation reste indispensable. Pour ce qui est de pilotes étrangers même si leurs documents sont en règles, en tant que consommateur, vous n’avez aucun moyen de vérifier que ces personnes sont soumises à un entraînement et à un rafraîchissement de leurs compétences.

 

- Mais existe-t-il des pays où l’on accorde des licences de pilote de manière peu scrupuleuse ?

- Ah ! Cela existe qu’un fils de ministre dispose d’une licence sans avoir fait une heure de vol…

 

- En janvier 2004, après le crash de Charm el-Cheikh, le journal économique français «L’Expansion» écrivait ceci: «Un pilote français bourlingueur détient  une « licence impériale » délivrée par Bokassa en personne, une autre reçue par fax du Liberia, et un document irlandais accordé sur recommandation de son employeur. Cet ancien instructeur d'Air France affirme que dans de nombreux pays (Moyen-Orient, Afrique, Europe de l'Est) la sélection se réduit souvent au simple transfert d'un pilote de chasse, ou même d'un bon pilote amateur, aux commandes d'un avion civil de ligne.» Cela fait froid dans le dos!

- Je confirme. Cela existe. Mais il y aussi des gens qui prennent la route avec deux grammes et demi d’alcool dans le sang… Disons que c’est l’exception. En outre, il convient de préciser ici qu’être pilote de chasse et être pilote de ligne, cela n’a rien à voir. Le pilote de chasse travaille en solitaire, le pilote de ligne travaille en équipe et c’est le  team qui gère l’avion. La formation est tout à fait différente. Cela renvoie d’ailleurs au cas de Charm el Cheikh : il apparaît aujourd’hui que le facteur prédominant dans cet accident, c’était la non connaissance par l’équipage du système d’autopilote… Cet équipage était composé d’anciens pilotes militaires qui avaient eu leur licence par équivalence. On les a insuffisamment préparé au passage d’une machine à une autre…

 

- La pression à l’emploi qui pèse aujourd’hui sur les pilotes ne les conduit-elle pas à fermer les yeux sur un certain nombre d’anomalie ?

- (ndlr : Il reste silencieux).

 

- C’est tabou ?

- Non, ce n’est pas tabou ! C’est vrai que la pression psychologique sur un équipage et particulièrement sur le commandant est forte parce qu’il en va de son boulot. Mais c’est à cela que sert une union professionnelle. Ce genre de chose peut être dénoncée.

 

- Et bien, dénoncez alors…

- Cela existe même chez nous. Par exemple, ce mois ci un pilote d’une compagnie belge a refusé d’atterrir sur une piste à Zaventem parce qu’il y avait une composante de vent arrière importante. Il donc allé se poser à Ostende. C’était une décision tout à fait normale… Et bien, il a reçu une lettre de réprimande lui disant que sa «recherche de confort» avait coûté fort cher. Pourtant, il ne faisait que respecter une procédure de base en matière de sécurité. 

 

- En aéronautique, les frais d’entretien coûtent très chers. On dit que beaucoup d’opérateurs économisent sur le poste très important des pièces détachées. Il y a des pièces détachées certifiées et puis il y aurait celles, contrefaites et moins performantes, que l’on trouve sur un marché parallèle…

- On parle beaucoup de cela, mais cela reste à prouver. Bien sûr, cela doit être très tentant pour certaines compagnies peu scrupuleuses. C’est comme la drogue ou d’autres trucs, quand il y a énormément d’argent à gagner… Cela dit, je ne crois pas que cet éventuel trafic touche les grandes compagnies connues.

 

- Mais si cela se faisait, comment le saurait-on puisque personne ne va faire contrôle technique des avions sur le tarmac ?

- Personne d’extérieur à la compagnie, non. C’est l’entreprise elle-même qui se vérifie. On en revient au système de certification dont je vous parlais tout à l’heure.

 

- Faut-il avoir peur de prendre l’avion ?

- Malgré la série d’accident qui vient de se produire, l’avion reste le moyen de transport le plus sûr. En 2004, toute aviation confondue, il y a eu 400 morts. Cette année, vu ce qui vient de se passer, on reviendra peut-être aux chiffres de 2003, soit environ 900 à 1000 morts. C’est beaucoup moins que ce que causent les accidents de la route, rien que dans un pays comme la Belgique! En plus les nouveaux avions sont de plus en plus surs. La technique aéronautique n’arrête pas de s’affiner et elle est de plus en plus intuitive à utiliser pour les pilotes. Enfin, les systèmes informatiques de contrôle du trafic aérien sont de plus en plus performants. 

 

- Selon l’IATA, en 2020, on risque de déplorer un accident chaque semaine. En cause, le très grand volume de vols qu’on aura à ce moment-là. Chaque année, le trafic aérien croissant d’environ 6%...

- Mais en termes relatifs, le nombre d’accident va continuer à diminuer comme il le fait depuis 1945 ! A cause du décollage de l’Asie (Inde et Chine), l’accroissement des vols va en effet être très fort. On peut même dire que le transport aérien va exploser. Mais à mon sens, vu l’accroissement de la sécurité, le nombre d’accidents devrait rester stable. En d’autres termes, pour chaque consommateur, le risque d’avoir un accident d’avion continuera à encore diminuer.

 

- Quand vous devez prendre l’avion, quelles précautions prenez-vous ?

- Je veux toujours savoir avec qui je vole et donc je ne prends que des compagnies connues. Si un tour opérateur me propose un ticket sans que je connaisse le nom de la compagnie qui me transportera, je le refuse. Dans le contexte de globalisation et concurrence actuel, il y existe en Europe des compagnies récentes que je dirais être de seconde zone. Ce sont des start-up qui veulent faire du business à tout crin; Des pirates qui démarrent avec n’importe quoi comme machine, qui raflent n’importe quelles vols et qui mettent à peu près n’importe qui dessus. Je pense notamment à une compagnie portugaise qui est parfois utilisée par des grands tours opérateurs belges pour des charters ou des vols de dépannage.

 

- Donc, en tant que client d’un tour-opérateur réputé, il peut m’arriver d’être pris en charge par une de ces compagnies «pirate» ?

- C’est exact. Il ne faut pas faire une confiance aveugle à son voyagiste et toujours lui demander qui sera l’opérateur de son vol.

 

- Un exemple ?

- En janvier dernier, un tour opérateur bien connu a fait des vols sur les caraïbes anglaises. Pour ce faire, il a notamment fait appel à la compagnie portugaise que j’évoquais tout à l’heure. Et cette compagnie-là, franchement, il n’y a plus aucun pilote belge qui veut aller voler dessus.

 

- Quels sont les manquements de ce type de compagnies en termes de sécurité?

- Des défauts de maintenance signalés par les pilotes et qui ne sont pas corrigés. Ce peut par exemple être un défaut de climatisation. C’est pas à proprement parlé dangereux, mais cela peut être l’indice de quelque chose de plus grave. On voit le résultat mais on ne connaît pas l’origine du problème. Il y a aussi des documents qui manquent à bord. Par exemple, des cartes d’aéroport parce que cela coûte beaucoup d’argent de les mettre à jour continuellement. Un défaut d’entretien qui n’a pas été fait et qui n’est pas renseigné. Une température de frein qui reste élevée… Tout est l’avenant. Dans les compagnies pirates, il y a aussi le problème de formation. Des pilotes de notre association s’en sont encore plaints récemment : on leur impose parfois de co-pilote qui n’ont absolument aucune formation.

 

- Vous avez le sentiment que ce type de compagnies un peu spéciales ont tendance à se développer ?

- Oui, parce qu’il y a une demande pour cela. Comme le montre une récente enquête de l’IATA, la priorité des consommateurs n’est pas la sécurité mais bien d’avoir le prix le plus bas possible. Ces compagnies ne naîtraient pas si il n’y a pas de demandes fortes pour certains produits. Du style, quinze jours dans le sud du Maroc pour 300 euros, voyage compris. C’est comme cela que ça se passe.

 

- Ces compagnies pirates, on ne peut pas les faire disparaître du marché ?

- Le marché est là. Globalisation, dérégulation, concurrence, je vous le disais tout à l’heure.  Seul un système international de vérification pourra y mettre bon ordre.

 

- Existe-t-il des compagnies pirates battant pavillon belge ?

- Non… Encore une fois, le meilleur conseil que je puisse donner, c’est de voler avec des compagnies connues.

 

- Donc, il faut mettre le prix…

- On peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre. Mais attention, je ne mets pas tout le monde dans le même panier. Les low cost, style Ryan Air et Virgin, qui font les mêmes lignes toute l’année, n’ont absolument rien à se reprocher en termes de maintenance et de sécurité.

 

- Mais l’existence de ces «low cost» n’induit-elle pas un comportement chez le consommateur qui voudrait que tous les vols soient toujours moins chers… Une voie royale pour les «pirates» ?

- C’est au niveau des vendeurs de voyage que se pose véritablement le problème. C’est là que la demande est manifestée par le public pour obtenir un maximum de truc : hôtel, voiture, voyage… Le tout pour une seule somme parfois ridiculement basse. Pour y arriver, le tour opérateur va donner la partie transport à ceux qui vont demander le moins et il peut être tenté de prendre un pirate pour augmenter sa marge.

 

- Une logique ne s’installe-t-elle pas qui favorise l’émergence des «pirates» au détriment des compagnies sérieuses ?

- Il y a en effet une concurrence tout à fait déloyale, en tout cas pour certains types de voyages. Les compagnies pirates sont dangereuses pour tout le monde. Pour les compagnies sérieuses en termes économiques, mais aussi pour leur personnel et surtout, pour les passagers qu’elles transportent. Mais à partir du moment, où les passagers eux-mêmes regardent plus au prix du ticket qu’à leur propre sécurité, on touche aussi à un très large problème de société…

 

 


08:32 Écrit par michelbouffioux | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

08/09/2005

Enseignement (010905)

Entretien publié dans l'hebdomadaire belge "Ciné-Télé Revue", le 1er septembre 2005.

 

Nico Hirtt : "Dans le secteur de l’enseignement, nous sommes les champions du monde de la discrimination sociale!"

 

En Belgique, officiellement, l’école est gratuite. En réalité, tous les parents savent que c’est loin d’être le cas. A tel point que, selon une récente enquête de la Ligue des Familles, un ménage sur trois éprouve des difficultés à payer les frais scolaires! Principale victimes : les familles fragilisées qu’elles soient monoparentales ou touchées par le chômage. Professeur de sciences dans le secondaire à Nivelles et membre fondateur de l’APED (Appel pour une école démocratique) *, Nico Hirtt accuse : « Non seulement l’école belge est chère pour les parents mais en plus, elle entretient les inégalités sociales. On peut même dire que dans le secteur de l’enseignement, nous sommes les champions du monde de la discrimination sociale!»

- Selon l’Institut national de statistiques, les ménages belges dépensent 230 euros par an pour les frais de scolarité. Mais il s’agit d’une moyenne : pour les familles qui comptent plusieurs enfants, la note est beaucoup plus salée.Ne s’agit-il pas d’une situation choquante alors qu’en Belgique l’enseignement est sensé être gratuit ? 

- Bien sûr que c’est choquant! Mais de toute évidence, cela ne l’est que pour les parents d’élèves qui ont du mal à assumer ce coût scolaire. En d’autres termes, je ne vois guère de mobilisation des états-majors de partis politiques ou du parlement sur cette question. La gratuité de l’enseignement est pourtant un droit fondamental dans une démocratie.

- Il y a tout de même une proposition du CDH. Pour aider les parents à surmonter les frais de rentrée scolaire, ce parti propose de créer une allocation spécifique (100 euros, pour le primaire, 150 pour le secondaire, 200 pour le supérieur…). Mais la majorité rechigne car cela nécessiterait un investissement global de 213 millions d’euros par an…

- Ca c’est typiquement le genre de proposition destinée à attirer de l’électorat! Le monde politique ferait mieux de donner les moyens aux institutions scolaires d’assurer un enseignement réellement gratuit. Non seulement, une telle mesure serait un leurre – on vous donnerait d’une main ce que l’on vous prend de l’autre- mais en plus ce serait un beau gaspillage : si un budget devait être disponible pour une telle allocation qu’il soit plutôt destiné aux écoles. Cela permettrait des économies d’échelle. Avec 213 millions d’euros, les écoles pourraient acheter deux fois plus de matériel et de manuels scolaires que ce que pourraient faire les parents à titre individuel… A vrai dire, le vrai débat est toujours celui du refinancement de l’enseignement et à cet égard, il faut tout de même rappeler certains chiffres. En 1980, notre pays consacrait 7% de son produit intérieur brut à l’éducation. Aujourd’hui, nous sommes tombés à 5%. La différence se chiffre en centaines de milliards de francs. Ayant du mal à joindre les deux bouts, les établissements scolaires en sont donc réduits à faire plus souvent appel à la bourse des parents.  

- Non seulement l’école coûte cher aux parents, mais en plus elle ne semble guère performante. Différentes études internationales ont montré que, comparativement à beaucoup d’autres pays du monde, les enfants belges, et plus particulièrement ceux de la communauté française, ont de piètres résultats en lecture, en mathématique et en science ?

- Les médias insistent beaucoup sur ces comparaisons internationales. Elles témoignent certainement d’une réalité : dans tous les tests, les élèves de la communauté française de Belgique ont de mauvais résultats. Toutefois, il faut nuancer certains constats. Ainsi, la dernière enquête PISA réalisée sur des enfants de 15 ans au sein de l’OCDE pêche par quelques insuffisances : les programmes scolaires ne sont pas les mêmes dans tous les pays étudiés et donc des enfants ont parfois été interrogés sur des connaissances qui ne leur avaient pas encore été enseignées. De plus, les tests n’ont pas toujours été réalisés dans les mêmes conditions. Dans certains pays, des enfants ont disposé de plusieurs heures pour répondre aux questions qui leur été posées. Dans d’autres, cela a été fait à la va-vite… Cela dit, les chiffres sont très parlants si on examine les résultats des élèves d’un même pays ou d’une même communauté.  

- Et cela donne quoi pour la Belgique ?

- Notre pays se caractérise par une grande variabilité des résultats : les écarts entre les adolescents testés aux quatre coins de la Belgique sont très importants. Et quand on pousse l’étude un peu plus loin, on constate que c’est l’origine sociale des élèves qui s’avère prépondérante; La profession et le niveau d’études des parents, ainsi que divers indices de richesse matérielle (liés au logement par exemple) ou de capital culturel (possession de livres, abonnements à des journaux, etc.) influencent nettement les résultats. En résumé, plus les élèves sont d’origine modeste, plus leurs scores sont mauvais. Une tendance nettement plus marquée en Belgique qu’ailleurs sur le continent.

- Mais ne serait-ce pourtant l’une des vocations premières de l’enseignement de corriger les inégalités sociales en donnant à tous les enfants une égalité des chances ?

- En matière d’enseignement en Belgique, le discours sur l’égalité des chances n’est… qu’un discours. Comme vous le savez, la communauté française détient un record mondial en matière de redoublement dans le secondaire. Près de cinquante % des élèves âgés de 15 ans ont au moins doublé à une reprise. Et encore une fois, on observe que ce retard scolaire est fortement lié à l’origine sociale. A 15 ans, dans la couche la plus pauvre de la population, on relève (ndlr : chiffres de la dernière enquête Pisa) un taux de 65% de retard scolaire. Si l’on compare avec les élèves issus de la classe la plus riche, ce taux n’est plus que 18%. Le même phénomène existe aussi en matière d’orientation. Plus un élève est d’origine sociale modeste, plus il risque d’être écarté de l’enseignement général vers une filière technique ou professionnelle. A 15 ans, chez les moins favorisés, 89% des enfants ont quitté l’enseignement général. Si l’on compare avec les enfants socialement «biens nés», ce taux tombe à 17%.

- En résumé, le système éducatif belge a tendance à produire des cadres avec des fils de cadre et des chômeurs ou des ouvriers avec des fils de chômeurs et des fils d’ouvriers…

- Malheureusement, ce n’est pas une caricature de présenter les choses comme cela. La Belgique occupe une triste place de champion mondial de la discrimination sociale à l’école, aux côtés de l’Allemagne.

- Selon vous, quelles réformes importantes seraient nécessaires ?

- C’est un tabou en Belgique mais il faudrait oser toucher à la liberté du choix de l’école. De manière à ce qu’il n’y ait plus d’écoles poubelles, véritables terroirs de redoublements, et d’autres qui accueillent une population plus favorisée pour un enseignement de plus haut niveau. L’idée est d’arriver à des classes plus hétérogènes sur le plan social. Il faudrait aussi des programmes scolaires beaucoup plus précis et contraignants. Afin que d’une école à l’autre, le contenu des cours soit réellement équivalent. Enfin, il faudrait cesser de "trier" les élèves dès l'âge de 12-13 ans.. Il devrait y avoir un tronc commun dans l’enseignement général, au moins jusqu’à 14 ans, voire même jusqu’à 16 ans. En Scandinavie, par exemple, on fréquente le même établissement scolaire entre 6 et 16 ans. Ensuite, seulement, l’élève s’oriente vers le  lycée général ou une formation technique ou professionnelle.

- Imaginons un instant un système éducatif qui donnerait une réelle égalité des chances…

- Pour ce faire, l’on pourrait se référer à ce que nous enseignent les neuro biologistes. Mis à part 3 à 5% de la population, tout le monde a les capacités intrinsèques pour réussir un doctorat. Vous imaginez ? Une société foisonnant de doctorants! Cela poserait d’énormes bouleversements socio-économiques. Qui devrait faire un certain nombre de boulots moins bien payés et moins intéressant sur le plan intellectuel ? Qu’en serait-il alors des relations entre patrons et employés… docteurs ? Quelles seraient alors les aspirations sociales, culturelles et politiques d’une telle population ? Ce serait une vraie révolution. Or, la politique d’enseignement n’est pas pensée pour amener une révolution. Elle répond plutôt, et de plus en plus, aux impératifs dictés par l’économie.  

- Et quels sont les besoins de l’économie ?

- Certainement pas d’une multitude de doctorants qui multiplieraient les prises de tête. Certes, elle peut accueillir 20 à 25% de personnes à très haut degré de connaissance. Dans le système actuel, ce seront essentiellement les personnes issues de milieux favorisés qui y accèderont. Mais notre société que l’on présente un peu vite comme «la société du savoir» emploie aussi –et de plus en plus, on en est à un taux de quasi 50% - des personnes à faible niveau de qualification. Ce sont les «hamburgers jobs», lesquels nécessitent un certain niveau de compétences : savoir baragouiner quelques mots en deux ou trois langues, savoir se servir d’un outil informatique et ne pas être allergique aux évolutions constantes de la technologie, être flexible. Pour ce type de boulot, le niveau d’une quatrième humanité est largement suffisant. Et pour ces missions-là, la culture générale, la connaissance des institutions du pays dans lequel on vit ou encore des notions de macroéconomie et de politique ne sont pas nécessairement un plus... La question n'est donc pas: "comment adapter l'école à la société ?", mais bien : "comment réussir une école qui refuse l'abrutissement où plonge la société ?"

* www.ecoledemocratique.org






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