24/09/2005

Distributeurs de sodas (150805)

Entretien publié dans l'hebdomadaire belge Ciné-Télé Revue, le 15 septembre 2005

 

Marie-Josée Mozin : "Ils doivent disparaître des écoles"

 

On allait voir ce qu’on allait voir ! Très déterminée à protéger la santé de nos enfants, Marie Arena, ministre-présidente de la Communauté française l’avait annoncé avec fracas lors de la rentrée 2004 : les distributeurs de sodas et de friandises devaient disparaître des établissement scolaires pour septembre 2005. Aujourd’hui, c’est tout vu : les 24.000 machines à faire grossir nos petites têtes blondes sont toujours là. Finalement, cela arrange tout le monde : les vendeurs de sodas, bien sûr. Mais aussi nombre de directions d’école qui touchent leur part de ce gazeux pactole. Tout le monde, il est content ? Mis à l’écart du processus décisionnel qui a conduit à la volte-face de la Communauté française, les diététiciens et les dentistes crient à l’irresponsabilité. C’est notamment le cas de Marie-José Mozin, présidente du Club européen des diététiciens de l’enfance : «On donne ainsi un très mauvais signal à nos enfants»  

 

- Interdire les distributeurs de sodas dans les écoles de la Communauté française, c’était une bonne idée ?

- Bien entendu, c’était un excellent projet. Depuis des années, en Belgique comme dans d’autres pays européens et aux Etats-Unis, les pédiatres et diététiciens de pédiatrie tentent d’alerter les décideurs et l’opinion publique : l’obésité a pris l’allure d’une épidémie. Toute mesure qui vise à combattre ce mal du siècle était donc bonne à prendre…

 

- Vous parlez d’épidémie ? Vous n’y allez pas un peu fort ?

- Je ne fais que reprendre les termes employés par l’Organisation mondiale de la Santé. Dans le monde, 1 milliard d’individus sont en excès de poids, et au sein de ce groupe, on ne dénombre pas moins d’un tiers d’obèses. 

 

- Et en Belgique ?

- En février dernier, lors de la récente inauguration d’un «Centre du revalidation du patient obèse» à l’Hôpital de Warquignies (Mons), Catherine Fonck a fait état publiquement de statistiques pour le moins alarmantes. Je la cite : «Il y aurait plus d’un million d’obèses dans notre pays et 1 belge sur trois serait en surpoids». En outre, il faut savoir que les jeunes sont particulièrement touchés. Un adolescent belge sur dix est obèse et près de 20% des enfants sont trop gros.

 

- La faute aux sodas ?

- Les sodas interviennent pour une part non négligeable dans le phénomène. Si un enfant boit l’équivalent de trois canettes par jour – ce qui n’est malheureusement pas rare chez ceux qui souffrent de surpoids-, cela équivaut à l’absorption de 21 morceaux de sucre. Mais, bien entendu, d’autres facteurs interviennent dans la prise de poids de nos enfants. Il y a aussi le manque d’exercice physique – avec l’apparition d’un cercle vicieux : au plus, on est gros, au plus c’est difficile de s’y mettre – et une très néfaste mode alimentaire, le «snacking». A savoir, l’habitude de grignoter entre les repas des aliments prêts à consommer (barres, sucreries, chips etc…). Le résultat, c’est le plus souvent, un apport énergétique excessif, sous forme de sucres, de (mauvaises) graisses, de sel. La proximité des distributeurs à l’école facilite bien évidemment cette mauvaise habitude alimentaire.

 

- N’empêche. Ils ne seront finalement pas interdits. Comment réagissez-vous ?

- Tant sur le fond que sur la forme de cette volte-face, je suis tout à fait stupéfaite. Pendant un temps, les diététiciens de pédiatrie ont été associés à la réflexion que menait le gouvernement de la communauté française sur la question des sodas à l’école; A nos frais, parce qu’il n’y avait pas de budget pour cela, nous nous sommes déplacés à plusieurs reprises à des réunions de travail. Et puis, in fine, c’est par la presse que nous avons appris le retour en arrière de Mme Arena. D’après les déclarations de la ministre présidente, il apparaît qu’avec les dentistes, nous étions les seuls empêcheurs de tourner en rond : les directions d’écoles, les producteurs de sodas, bien sûr, mais aussi des associations de parents se seraient prononcés en faveur de la création d’outils pédagogiques sur l’alimentation pour les jeunes en lieu et place d’une mesure radicale d’interdiction des distributeurs. Dès lors, notre avis de spécialistes devenait gênant et on a fait comme si nous n’existions plus. Ce retour en arrière de la Communauté française est parfaitement regrettable. Il s’inscrit à contre-courant de la tendance actuelle. En France, mais aussi dans certaines villes des Etats-Unis, par exemple à Chicago, l’interdiction des distributeurs dans les écoles est devenue une réalité depuis la rentrée de septembre. Chez nous, - à la notable exception de l’enseignement organisé par la ville de Bruxelles où des jus de fruit et l’eau seront mis dans les distributeurs-  les écoles vont se contenter de délivrer un message parfaitement contradictoire aux enfants : ne consommer pas trop de ces sodas et des ces snacks que, par ailleurs, nous vous vendons à la récré. Ce n’est pas crédible.

 

- Si les sodas ne sont pas dans les écoles, n’y rentreront-ils pas dans les cartables ?

- D’une part, c’est plus contraignant de devoir emporter des boîtes que de la monnaie pour acheter celles-ci dans un distributeur. D’autre part, le plaisir de boire une boisson gazeuse à la récré n’est pas encore reconnu par la convention des droits de l’homme! Je veux dire par là que les établissements scolaires pourraient décourager la consommation de tels produits avec un peu de fermeté. J’entendais récemment un directeur d’école qui affirmait que de telles restrictions mettraient en péril le «confort de ses élèves». Où va-t-on ? Avec de tels raisonnements, on pourrait aussi leur permettre de regarder la télévision en classe pour qu’ils se sentent plus confortables ! On va l’école pour apprendre, pas pour boire et manger.

 

- D’accord, mais les distributeurs rapportent pas mal d’argent aux établissements scolaires (environ 7.000 euros par an pour une école de 1000 élèves) Dans le contexte du sous-financement de l’enseignement, n’est-ce pas une manne appréciable ? 

- On nage en pleine hypocrisie! Si le bénéfice qu’on en retire est un mobile jugé valable pour ne pas faire disparaître les distributeurs de sodas, comment peut-on croire que dans le même temps on va dissuader les enfants de ne pas les utiliser. C’est parfaitement incohérent. En plus, c’est une logique fataliste : il y a d’autres modes de financements alternatifs. Quand j’étais jeune, on vendait des gommes et crayons dans les écoles…  Peut-être fait-il songer à autre chose mais cela demande plus d’imagination et d’efforts que de signer un contrat avec un producteur de soda! Enfin, le petit gain financier que l’on espère aujourd’hui se traduira plus tard par des grosses dépenses pour la sécurité sociale. Car le surpoids et l’obésité ont un coût en termes de maladies associées : diabète, hypertension, maladie cardiovasculaire… On s’interroge aussi sur un lien éventuel entre le surpoids et certains cancers. En d’autres termes, ce que la communauté n’investit pas aujourd’hui pour la santé alimentaire de ses enfants – par exemple, en faisant installer des fontaines à eau dans toutes les écoles- elle le repayera plus tard en soins de santé. Dans le même ordre d’idée, il faut évidemment rappeler que l’obésité ne favorise pas la longévité…

 

- Toutes les semaines, vous recevez des jeunes obèses en consultation dans deux hôpitaux de la région bruxelloise. Comment vivent-ils leur surpoids ?

- On peut voir la tristesse dans leurs regards. Ils éprouvent un sentiment d’exclusion, ce qui peut mener à des dépressions. Ce qui me frappe au travers de cette expérience clinique, c’est l’apparition depuis peu de diabètes de type 2 chez des enfants parfois âgés d’à peine 12 ans… Autrefois, on considérait que c’était un diabète spécifique de l’âge adulte.     

 

- Mais les distributeurs de soda ne peuvent être rendus seuls responsables de la catastrophe sanitaire que vous décrivez ?

- Certainement pas. Tout à l’heure, j’ai parlé du snacking, mais il y a également beaucoup à redire quant aux cantines scolaires. Si certaines d’entre elles font de réels efforts pour offrir des repas équilibrés, il arrive souvent que la préférence soit donnée à des mets qui se consomment rapidement et choisis parmi les préférences : peu de légumes, peu de fruits. Parfois aussi, c’est carrément une logique commerciale qui s’impose. Des traiteurs privés qui fournissent les écoles cherchent à satisfaire leurs «clients» et cela se traduit par la transformation de réfectoire en véritable fast food où l’on mange des frites tous les jours. Dans un tel contexte, les distributeurs contribuent à aggraver la situation. Une étude récemment réalisée dans le service du Professeur De Henauw (Université de Gand) démontre que leur présence dans un établissement scolaire contribue à pratiquement doubler la consommation de sodas chez les élèves.

 

- Quels conseils alimentaires donneriez-vous aux parents?

- Il est essentiel d’insister sur la qualité du petit déjeuner. Et à cet égard, la recette classique reste la meilleure : du pain –plutôt que des céréales-, un peu de fromage, de compote ou de confiture et du lait. Si l’enfant mange bien le matin avant de partir à l’école, il n’a plus besoin de rien - sauf d’eau - jusqu’au repas de midi.

 

- Et l’incontournable «10 heures» ?

- Il est surtout incontournable pour l’intérêt financier des vendeurs de barres céréalières et de biscuits. Bien sûr, je comprends très bien qu’il soit devenu très difficile de ne rien donner pour le 10 heures… puisque tout le monde le fait. Mais dans ce cas, préférez un fruit.

 

- Repas chaud ou tartines ?

- Sauf à disposer de renseignement précis sur la qualité qui est proposée par la cantine, il vaut mieux lui donner des tartines et lui préparer un repas léger et équilibré pour le soir. Cela permet de garder un certain contrôle de la situation.

 

- Dans certains établissement, on parle même d’instaurer un «14 heures» ?

- C’est une totale ineptie.  Mieux vaut attendre le goûter, moment où l’on préférera encore manger des tartines. Le pain est un aliment sain qui peut être consommer deux à trois fois par jour.

 

- Faut-il proscrire totalement les sodas ?

- Non, mais ces produits doivent être considérés comme des desserts sucrés. Tout le monde peut comprendre que l’on ne mange pas trois boules de glace après chaque repas. Et bien, c’est un peu la même chose. L’enfant doit boire des sodas à la même fréquence qu’un adulte consomme de temps à autre un apéritif. Il n’en aura d’ailleurs que plus de plaisir.      




09:23 Écrit par michelbouffioux | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

Les commentaires sont fermés.