02/08/2005

De l'importance du père (140705)

Entretien publié dans l'hebdomadaire belge "Ciné-Télé Revue", le 14 juillet 2005.

Jean-Yves Hayez est psychiatre infanto-juvénile, docteur en psychologie, coordonnateur de l'équipe SOS Enfants-Famille et responsable de l'Unité de pédopsychiatrie de Cliniques universitaires Saint-Luc. En marge de l'affaire "Alexandre", à Monaco, il nous explique l’importance que la reconnaissance par leur père revêt pour les enfants.

 

- Albert II de Monaco vient de reconnaître officiellement l’existence son fils. Cet acte est important pour le souverain monégasque mais, même si il est encore trop jeune pour l’apprécier, il l’est encore plus pour le petit Alexandre ?

- Qu’il ait été conçu ou non volontairement comme tel, c’est en premier lieu un message positif donné par une personne fortement exposée médiatiquement en direction de la société : celui d’un adulte qui prend ses responsabilités et assume les conséquences de ses actes. C’est évidemment fort bien aussi pour Alexandre. Quand cet enfant grandira et qu’il commencera à réfléchir à la question de son identité, il comprendra que son père a posé l’acte de le reconnaître et cela lui donnera une force supplémentaire dans l’existence. Surtout quand le couple n’est pas marié et qu’elle n’est donc pas automatique, toute reconnaissance par le père est en effet importante quant à l’ «image de soi» de l’ enfant. Il pourra se dire qu’il a de la valeur, qu’il est important aux yeux de ce père qui ne vit pas avec sa mère puisqu’il l’a tout de même reconnu. L’enfant en déduira que son existence a été désirée par ses deux parents biologiques.

 

- A l’occasion de l’affaire Alexandre, l’animateur de télé Patrick Sébastien s’est répandu dans plusieurs médias sur le thème : «Mon père ne m’a jamais reconnu». Il a notamment déclaré ceci : « L’absence d’un père, moi cela m’a construit. Ca m’a permis d’avoir une mère qui a fait la maman et le papa en même temps. Ce n’est pas forcément un drame de naître sans père…».

- Ce que Patrick Sébastien dit, cela vaut pour lui. En matière humaine, il ne faut jamais généraliser. Ce serait stupide de proclamer que son cas démontre qu’il est aisé de vivre sans être reconnu par son père. Et il le serait tout autant de prendre un exemple inverse - où l’enfant n’aurait pas pu accepter de ne pas avoir de père - pour affirmer qu’une telle non reconnaissance rend systématiquement la vie impossible. Je veux dire qu’on doit éviter de mettre les gens dans des catégories qui prédétermineraient forcément le fil de leur existence. Ce serait nier à tout un chacun la possibilité d’être acteur de sa vie et ce serait aussi sous-estimer d’autres éléments de contexte. Je pense notamment au rôle de la mère et des proches de l’enfant, à leur discours sur le père, mais aussi à tant d’évènements auxquels on peut être confronté dans une existence et qui influencent inévitablement la perception que l’on a des autres et de soi-même. Cela dit, il me semble que Sébastien frime un peu- à son habitude- quand il laisse entendre que ce serait atout dans la vie de ne pas être reconnu par son père! Il est évident que cela ne facilite pas l’existence. Le père et la mère sont tout de même vécus par une grande majorité d’êtres humains comme les deux personnes les plus importantes du monde! Du témoignage de Sébastien, je retiendrais donc plutôt l’idée que certaines personnes qui sont confrontées à cette difficulté peuvent très bien s’en sortir… De même, qu’un unijambiste, en dépit de son handicap, peut se trouver mille raisons de se sentir vraiment heureux. N’empêche : il lui manquera toujours une jambe et périodiquement, il y pensera aussi…  

 

- C’est ce qui ressort d’ailleurs d’autres déclarations de l’animateur français. Celle-ci, par exemple : «Bien sûr, ma mère m'a dit qui était mon père. Il m'est même arrivé de le rencontrer. Mais il ne m'a rien dit. Je lui lance un appel d'ailleurs, j'aimerais qu'il me dise dans les yeux : «Je suis ton père.» C'est con, hein, à mon âge... Enfin, il y a des choses plus graves dans la vie...»

- C’est bien ce que je disais. Il a géré son handicap. Mais pour autant, cela ne l’a pas fait disparaître. Il est peut-être heureux – en fait qu’en savons-nous ?- mais il reste unijambiste quant à sa filiation.

 

- Cette idée de la mère qui «a fait la maman et le papa», qu’en dites-vous ?

- Qu’une maman puisse se démultiplier pour élever son enfant est une évidence. Mais dans un tel cas de figure, il y a tout de même un danger qui existe. Celui de donner à l’enfant le sentiment qu’elle est toute puissante et trop possessive. Il faut être attentif au fait qu’un enfant qui vit seul avec sa mère pourrait en arriver à concevoir que la puissance d’une femme est trop grande. Alors, et davantage chez les garçons, on va voir apparaître insécurité, agressivité et opposition.

 

- Et à partir de là, une mauvaise image de la femme pour le reste de leur existence ?

- Encore une fois, évitons le fatalisme. Mais dans certains cas, en effet, cela peut générer une angoisse par rapport à la femme. Ce fantasme, par exemple, que la mère, et par extension la femme, est quelqu’un qui est capable d’éliminer le père, donc l’homme, et de le dévorer comme le ferait une mante religieuse.  Malheureusement, les fantasmes ont une genèse imprévisible et celui-ci peut apparaître même quand c’est le père qui a plaqué la mère ou que celle-ci a fui la violence conjugale.

 

- Patrick Sébastien vient de publier un livre où il raconte qu’il a passé une grande partie de sa vie sexuelle au bordel…

- Cela confirme mon propos. La situation qu’il a vécue ne semble pas l’avoir préparé si vite que cela à prendre le risque de s’attacher à une femme. On peut dire qu’on va au bordel pour assouvir ses pulsions sexuelles mais c’est aussi une manière de les satisfaire en évitant soigneusement d’entamer des liens avec une femme parce qu’on imagine que ce lien est dangereux. 

 

- A vous entendre, le rôle de la mère n’est vraiment pas facilité par l’absence de reconnaissance du père ?

- Certes, mais encore une fois, ce que je décris ne se passe pas systématiquement. Simplement, c’est plus facile pour la mère d’éviter que l’imaginaire de son enfant soit envahi par le fantasme de sa toute-puissance lorsqu’il y a une présence tierce, celle occupé par le père où alors par quelqu’un qui en joue le rôle. Le fait, pour l’enfant de ne pas se sentir soumis au seul désir et à la seule volonté de sa mère, à tort ou à raison lui donne un sentiment plus grand de liberté intérieure. Il n’y a pas de bonne mère sans figure paternelle.

 

- En termes de quête d’identité, est-il plus difficile de «ne pas être reconnu pas son père» que de souffrir de l’absence d’un père qui serait mort?

- Un père mort, pour le sentiment d’identité, ce n’est pas nécessairement une catastrophe. Le plus souvent, il aura reconnu l’enfant, il lui aura donné son nom. En l’espèce, ce qui compte le plus, c’est le respect que la mère a pour le père. Un père mort peut être quelqu’un de tout à fait présent… De tout à fait vivant. Je dirais presque comme un bon fantôme. Une présence qui peut être tout à fait significative pour l’enfant et qui comble son besoin d’appartenance. Bien sûr, dans de telles situations, il y a le chagrin, la douleur de l’absence et parfois aussi une tendance à l’idéalisation de ce père qui n’est plus là, mais cela me semble moins grave que de devoir passer sa vie en ne marchant que sur une seule jambe, comme doivent le faire les enfants non reconnus. Quand on est ignoré par son père, on en arrive souvent à passer par des stades de réflexion où l’on se demande : «Pourquoi n’ai-je pas droit comme la majorité des autres à cette reconnaissance ? Ais-je moins de valeur que les autres ?»

 

- Justement, quelles sont généralement les séquelles psychologiques observées chez les enfants qui n’ont pas été reconnus par son père ?

- Je ne me vois pas très bien répondre à cette question sans tomber dans une généralisation qui n’aurait pas lieu d’être. J’insiste une nouvelle fois : un cas n’est pas l’autre. Etre reconnu, c’est une bonne chose pour l’enfant. Ne pas l’être, crée sans doute une situation à risque, peut-être une plus grande fragilité autour des questions d’identité mais il n’y pas de fatalité. Je crois qu’il est surtout essentiel d’insister sur l’importance du dialogue dans une telle situation. Et bien entendu, à cet égard, le rôle de la mère est tout à fait essentiel. Il faut absolument qu’elle parle avec l’enfant de la manière dont il vit la non reconnaissance par son père. Qu’elle soit à l’écoute du ressenti de l’enfant plutôt que de passer son temps à régler les comptes du passé avec des phrases du genre : «Ton père ne voulait pas de toi». Dans un tel cas, surtout si l’enfant sait que son père biologique a refait sa vie ailleurs avec une autre femme et d’autres gosses, il est probable qu’il va ressentir un sentiment d’infériorité. Il va avoir du mal à avoir confiance en lui et peut-être aussi, en finale, envers cette mère qui occuperait tout le terrain en lui donnant l’impression de toujours noircir le père. Un autre grand écueil qui peut se présenter dans ce type de familles, c’est le grand silence qu’instaurent les mamans sur le thème du père. C’est tabou, on n’en parle jamais! Parfois parce que l’enfant est né de manière illégitime – par exemple, le père était déjà marié- ou parce que la naissance est le fruit d’une rencontre furtive avec un homme que la maman a décidé d’oublier. Dans de tel cas, souvent, l’enfant n’ose pas poser de questions. Et cela ouvre alors la place à un imaginaire – qu’il soit positif ou négatif- qui ne correspond pas à la réalité. En résumé, le message principal c’est d’éviter les secrets autour de ce père absent. D’inviter son enfant à s’exprimer, de lui conférer le sentiment qu’il est écouté – ce qui est déjà apaisant- et de lui dire la vérité sur ses origines. Une parole de vérité a toujours plus d’effets positifs que le silence. Fondamentalement, l’enfant doit se voir reconnaître que son sort est un injuste et que son père est en tort de ne l’avoir pas reconnu. Que ce ne sont pas des manières humaines, que ce n’est pas lui, l’enfant, qui a quelque chose à reprocher.

 

- Mais faut-il tout dire ? Par exemple, si le père était un vrai salaud ?

- C’est un cas rare. Imaginons un vrai salaud, dont la mère connaîtrait le nom, et qui a été également salaud dans sa façon de concevoir l’enfant (en fait, il ne l’a pas désiré du tout). Dans ce cas, on peut dire une vérité générale sans entrer dans des détails. C’est déjà sortir du tabou que de dire à l’enfant : « Tu as un père ; je ne désire pas que tu connaisses son nom car je te donne ma parole que ce n’était pas un type bien ; ce n’est pas juste pour toi que les choses se soient passées comme cela ; je t’aiderai à devenir, toi, un type bien, sans lui à tes côtés » … Reste alors à la mère à réussir des attitudes comme : ne pas être trop possessive ; ouvrir sa famille à des tiers et notamment à des références masculines ; faire sortir de la maison des indices matériels sur l’identité du père ; ne pas dramatiser le fait qu’autour de l’adolescence, le jeune cherche quand même à savoir par ses propres moyens, etc.

 

- Est-il plus difficile de devenir un bon parent après avoir été nié par son propre père ?

- Il y a certainement des cicatrices. La personne qui n’a pas été reconnue va souvent mettre un point d’honneur à en faire beaucoup pour ses enfants. S’il y avait un risque spécifique à signaler, c’est celui qu’elle en fasse trop. Pour compenser le vide et la souffrance qu’elle a ressentis, elle pourrait se montrer trop sensible et par exemple vivre plus difficilement la période où son enfant, grandissant, se différencie et se distancie d’elle. Cela ne débouche donc pas sur une incapacité à être parent, mais plutôt sur une difficulté à ne pas  se surinvestir dans ce rôle. Pour schématiser, il ne faut pas demander à ses enfants la reconnaissance idéale que l’on n’aurait pas eue de ses parents. 

 

- Revenons au petit Alexandre. Il va être reconnu par son père… mais pour autant, il ne portera pas son nom. Un jour, cela lui paraîtra peut-être ambigu ?

- Ah bon ? C’est plus boiteux que je ne le pensais… J’imagine que ce ne sera pas facile à vivre pour lui. Le fait de porter le nom de son père lui aurait donné le sentiment d’être comme la grande majorité des autres enfants. C’est important, notamment pendant la période scolaire, pour qu’il ne se sente pas dévalorisé.

 

- Ce seront les enfants encore à naître d’Albert qui lui succèderont. Alexandre ne va-t-il pas en concevoir qu’il a été reconnu parce qu’il le fallait bien mais qu’en fait, il serait un gosse qui n’a pas la même «valeur» que ses éventuels futurs frères et soeurs…

- L’essentiel, c’est que son père ne le renie pas. Cela pourrait être surmonté si Albert de Monaco ne se contente pas d’ouvrir son chéquier. Si il y a, en sus de la reconnaissance officielle des contacts suffisants sur le plan affectif et éducatif. Si Alexandre voit qu’au fond, il intéresse son père Et puis, il faudra beaucoup parler à cet enfant ; lui expliquer les raisons protocolaires qui ont fait qu’il ne peut pas s’appeler Grimaldi. Insister aussi sur le fait que cela est étranger à sa valeur en tant que personne. En France, on a l’exemple de Mazarine. Elle ne portait même pas le nom de son père mais celui-ci l’avait reconnu spirituellement et affectivement en participant à sa vie quotidienne. C’était cela l’essentiel et je crois que cela lui a permis de mieux vivre sa situation, voire même de comprendre celle dans laquelle était son père.

 

- En Belgique aussi un débat est ouvert sur la «fille illégitime» de notre Albert II. De manière clandestine certes, sans vraiment dire qu’il était son père, notre souverain a été présent aux côtés de Delphine pendant son enfance. Vers ses 18 ans, Delphine a su de manière définitive qu’il été son père et les contacts se sont poursuivis. Sinon officiellement, en tous cas dans les faits, Albert a donc reconnu sa fille. Et puis, selon elle, depuis deux ans, il l’a nie : «Tu n’es pas ma fille. Je ne veux plus entendre parler de cette histoire»…

- Si ce que Delphine raconte est bien exact, c’est dommage… (Il s’arrête un instant pour peser ses mots) C’est dommage qu’il l’ait vue pendant autant d’années sans lui dire qu’il était son père. D’abord, il est probable que l’enfant qu’était Delphine a du rapidement se douter de ce qui se passait. Et elle n’a pas du comprendre pourquoi ce monsieur qui venait lui rendre visite ne lui disait pas qu’il était son père. Ca a probablement donné à l’enfant un sentiment de mystère; on l’a laissée seule avec son imaginaire. Alors que le secret aurait pu très bien être partagé entre la mère, l’enfant et le papa. Albert aurait très bien pu lui dire : je suis ton père, mais appelle-moi autrement. Je m’intéresse à toi mais je ne peux pas te dire mon vrai nom pour des raisons dont tu n’es pas responsable… Quand au reniement, quelques années plus tard, si cela s’est vraiment passé comme cela, je n’ai qu’un mot : c’est innommable. C’est une des expériences les plus terribles que l’on peut faire dans la vie ; je crois qu’elle est plus traumatisante que de vivre dans la guerre, ou que de voir ses parents assassinés

 

- Quelles conséquences psychologiques pour Delphine ?

- Etre renié par son père sans l’avoir mérité… Comment voulez-vous ne pas être atteint, voire détruit au plus profond de votre être, au moins pendant tout un temps ? C’est difficile d’avoir une vie paisible et équilibrée quand on doit assumer quelque chose comme cela. On ne peut pas se mettre à sa place mais je crois que, comme les autres personnes qui vivent cela, elle doit beaucoup parler avec ses proches. Peser le pour et le contre de sa quête de reconnaissance. Jusqu’où faut-il la mener ? Combien de temps encore ? Ne faut-il pas vivre avec une blessure plutôt que de prendre le risque d’aller en chercher encore une autre? Personne ne peut décider à sa place. Elle ne doit pas se précipiter. Il faut qu’elle s’entoure de gens qui l’écoutent et la considèrent pour elle-même afin qu’elle ne perde pas confiance en elle. Qu’elle accepte, comme toutes les personnes dans son cas, qu’elle n’a commis aucune faute en venant au monde. La faute, ce sont les adultes qui l’ont commise en l’installant dans une situation de mensonge, suivie de reniement. Cette histoire nous confirme aussi que, tôt ou tard, les secrets de familles éclatent. Et quand ils ont été trop bien ou trop longtemps gardés, cela fait des dégâts.

 

 


16:50 Écrit par michelbouffioux | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |