15/07/2005

Jean-Pierre Coffe (230605)

Entretien publié dans l'hebdomadaire belge "Ciné-Télé Revue", le 23 juin 2005.

«Il n’y a pas de fatalité à manger mal et cher!»

 

«Quand on congèle de la merde, on décongèle de la merde». Le mot, bien entendu, est de Jean-Pierre Coffe. Inlassable pourfendeur de la malbouffe – depuis vingt ans déjà !- cet épicurien est aussi un bourreau de travail. On l’écoute chaque samedi sur France Inter («Ca se bouffe pas, ça se mange !»), on le regarde chaque dimanche sur France 2 («Vivement dimanche») et il vient de se lancer dans une série d’émissions pour M6 («Panique en cuisine»). C’est tout ? Non. Il s’occupe aussi d’une ligne de vêtements de jardinage portant son nom et, via son site internet (www.jeanpierrecoffe.com), il commercialise des produits alimentaires de qualité. Quoi encore ? Il vient de publier son 25ème livre où il dispense mille et un conseil pratiques pour «manger sain et bien acheter en toute saison». Coffe nous fait-il un coup de gueule de plus contre notre manière de nous alimenter ? Pas seulement. Son discours porte bien plus loin : il nous invite surtout à repenser nos rapports avec les autres. Avec un maître mot, la convivialité.

 

- Cela fait vingt ans que vous poussez des gueulantes contre la médiocrité de ce que l’industrie alimentaire cherche à nous faire ingurgiter. A la longue, vous ne fatiguez pas ?

- Non et pour une simple et bonne raison : mes coups de gueules ont toujours été spontanés et sincères. Si je jouais un rôle, en d’autres termes si je m’étais construit un personnage pour le vendre aux médias, il est probable que je serais déjà fort fatigué. Mais voilà, à 67 ans, j’ai le sentiment d’avoir toujours pu dire ce que je pense et je vous assure que comme remède que contre cette aigreur et ce renoncement qui vient parfois avec l’âge, il n’y a pas mieux. Cela dit, j’aimerais bien avoir une raison objective d’arrêter ces gueulantes. Cela voudrait dire qu’il y aurait des jeunes journalistes qui auraient envie de prendre le relais. Malheureusement, je n’en vois pas. C’est d’ailleurs un débat qui déborde largement de la question de la malbouffe : les gens qui ont la capacité de s’indigner sont devenus une espèce en voie en de disparition dans cette société très individualiste.

 

- Jean-Pierre Coffe ou le «Che» de la malbouffe ?

- Faut pas caricaturer ! Quand je suis chez Drucker, je ne dénonce rien. Je me contente de faire de la pédagogie pratique pour un large public. Et quand je m’énerve dans mon émission du samedi, c’est aussi une manière de pousser mes interlocuteurs à ne pas pratiquer la langue de bois. Je ne veux pas être prisonnier d’une image parce que, trois fois dans ma vie, j’ai crié «C’est de la merde !» sur des plateaux de télévision. De toute façon, si l’on me trouve parfois excessif, tant pis! N’est-ce pas la situation alimentaire qui est excessivement grave ? Sous des allures qui peuvent parfois semblées bouffonnes, ce que je dis est extrêmement sérieux. Par exemple, j’aurais aimé être plus écouté lorsqu’en 1985, je prévoyais une «épidémie» d’obésité si les gosses continuaient à aller s’enfiler des hamburgers dans des «fast food». On y est : désormais 23% de la population adolescente de France est obèse.

 

- Manger des produits de qualité, cela coûte cher ?

- Mais non ! Et vous n’allez tout de même pas me sortir le discours habituel! Vous travaillez pour la télé, vous publiez des livres et donc vous en avez plein les poches. Sachez que j’ai connu de fameux revers de fortune dans mon existence et que je sais ce que c’est de calculer au franc près pour arriver au bout du mois. Ce qui compte, c’est d’avoir l’organisation, de la motivation et un minimum de connaissance des produits. Manger bien et économique sans effort, cela relève de l’utopie!

 

- Alors, quelles sont-elles ces recettes du bonheur alimentaire ?

- D’abord, il faut manger moins! 150 grammes de viande par jour sont suffisants pour un adulte ou un adolescent. Un enfant, selon son âge, n’a besoin que de 50 à 100 grammes. C’est un problème de société : on remplit trop les caddie et les assiettes. Et on en arrive à jeter énormément... Ensuite, il faut respecter les saisons et acheter les produits qui sont fabriqués dans votre région ou votre pays. Un certain marketing nous pousse à vouloir consommer des fraises ou des cerises à Noël ou des pommes en mai et juin. Cela peut peser extrêmement fort sur le portefeuille et, en termes de qualité, il est permis se poser pas mal de questions. Ces produits viennent souvent de loin et donc il faut donc à la fois payer des frais de transport et les produits utilisés pour prolonger leur délai de conservation. Parfois, il faut aussi leur donner du goût, rajouter les vitamines qu’ils ont perdues… Libre à chacun évidemment de consommer une pomme qui a été congelée, parfois pendant 18 mois. Pour ma part, je préfère dépenser moins, en saison, quand la surproduction du moment permet d’avoir des prix abordables. Tertio : lisez les étiquettes. Des tas de produits manufacturés contiennent des additifs dont il convient de se méfier. Par exemple, il est préférable d’éviter certains «conservateurs de synthèse», quelques «antioxigènes» (ndlr : produits destinés à ralentir le processus d’altération des aliments) et certains «stabilisants».

 

- Parce qu’ils sont dangereux ?  

- Les industriels disposent de pas moins de 357 substances pour «améliorer» leur production alimentaire. Dans le tas, il y a des produits tout à fait inoffensifs mais il y en a d’autres dont on ne sait s’ils le sont ou pas - en attendant, ils sont utilisés-  et d’autres additifs encore qu’il faut absolument proscrire comme le E320 et E321 parce qu’ils présentent des risques cancérigènes… Ce n’est qu’un exemple parmi d’autres.

 

- Justement, comment s’y retrouver dans la jungle des produits alimentaires et des additifs?

- Ce n’est pas toujours facile, j’en conviens. C’est de là qu’est née l’idée du petit bouquin que je viens de publier (ndlr : Le Coffe malin, Editions Stock) où je liste tous les produits alimentaires. La saison où ils sont les meilleurs, l’aspect qu’ils doivent avoir, les quantités à acheter… J’énumère aussi les additifs à éviter. La règle d’or reste encore une fois d’acheter des produits frais et si possible chez un détaillant que vous connaissez, avec lequel vous entretenez une relation de confiance.

 

- Je l’ai lu votre livre et j’ai notamment expliqué à ma femme qu’on ferait mieux d’arrêter des salades préemballées et…

- Bien vu ! Chaque fois que vous achèterez un scarole ou une laitue à l’étal, vous ferez une énorme économie. La salade préemballée coûte 500% à 600% plus cher! En plus, elle pleine de chlore. Vaut mieux la passer à l’eau, même si elle dite «prête à l’emploi». Où alors abstenez-vous d’aller au bassin de natation dans la foulée de votre repas!

 

- D’accord, mais ma femme n’était pas contente par qu’on allait perdre du temps…

- Perdre du temps ? Quel temps perd-t-on à laver et trier une salade ? Cinq minutes ? Le marketing ne nous dit pas ce que l’on fait de ces cinq minutes «gagnées». Est-ce pour regarder un peu plus de télé réalité le soir? Moi, je tente de faire comprendre le contraire. Cuisiner et manger en famille, c’est plutôt du temps gagné sur l’individualisme. Pendant que vous couper la salade, vous parlez à votre femme. A table, tout le monde se retrouve, c’est un moment d’échange unique qu’il faut préserver. C’est aussi un élément d’éducation essentiel pour les enfants. Bon Dieu, la famille est plus importante que le feuilleton débile qui passe à la télé! Quand plus personne ne parle dans une famille, il ne faut pas s’étonner par la suite quand le petit, à 15 ans, en arrive à fumer cinq joints par jour… Heureusement, je crois que les choses sont en train d’évoluer. Il y a eu génération sacrifiée. Celle des années ’70 qui a découvert la grande distribution, les pizzas et les surgelés. Celle pour laquelle il semblait «branché» que les différents membres d’une famille mangent à des heures différentes, chacun dans son coin, en réchauffant des plats préparés. Aujourd’hui, cela fait un peu ringard. Vive le retour de la convivialité!

 

- Ringard, mais aussi très cher !

- Evidemment. Pour revenir au début de notre conversation : c’est manger mal qui coûte très cher! Chaque fois que vous achetez « tout prêt», le revendeur – à l’exception de quelques artisans qui font figure de dinosaures- se contente de prendre sa marge sur qu’il a lui-même acquit «tout prêt». Avec un peu de temps et de patience, vous pouvez souvent réaliser le même plat pour beaucoup moins d’argent et ce sera bien meilleur. Un petit exemple : quand vous allez achetez des carottes râpées chez un commerçant ou un charcutier, ne croyez pas qu’il les a faites lui-même. Il les a achetées lui-même à un fournisseur en gros, une usine qui lui a livré dans un sac en plastique et là-dessus il rajoute une vinaigrette industrielle. Acheter plutôt, deux carottes, passez-les dans un robot ménager, pressez un citron et ajoutez un trait d’huile d’olive. C’est tout. Ce que vous venez de faire vous-même coûte 400% de moins. En plus, vous découvrez un goût, une fraîcheur et une qualité vitaminique que vous ne trouverez jamais chez un revendeur.

 

- J’essaye, dès que je rentre à Bruxelles.

- Faites-moi confiance, Madame sera ravie!


09:50 Écrit par michelbouffioux | Lien permanent | Commentaires (3) |  Facebook |

07/07/2005

Delphine Boël (300605)

Entretien publié dans l’hebdomadaire belge «Ciné-Télé Revue», le 30 juin 2005.

 

Sybille de Sélys Lonchamps : «Qu’on ne touche plus à un cheveu de ma fille!»

 

Ce jeudi 23 juin, Delphine Boël devait se rendre à une soirée de gala organisée par la Fédération des Entreprises de Belgique (FEB), dans le cadre des festivités liées au 175ème anniversaire de la Belgique. Elle y avait été invitée par une société carolorégienne qui voulait la remercier pour la réalisation d’une œuvre artistique vantant les mérites de ses produits. Las, à la dernière minute, la fille illégitime du souverain a été «décommandée». En cause ? Des pressions supposées du palais royal – comme de bien entendu très protocolairement niées par celui-ci- qui ne voulait pas que le Prince Philippe, également prévu au programme de l’évènement, dusse croiser Delphine! Il y a quelques semaines sur un plateau de télévision français, cette dernière s’était déjà plainte publiquement du véritable rejet que lui inflige le Roi : «Il m’a dit : ‘Ecoutes, je ne veux plus entendre parler de cette histoire. Tu n’es pas ma fille’. Cela m’a complètement cassé. Et j’ai gardé cela pour moi pendant pas mal de temps. Et puis quand j’ai eu ma propre fille, j’ai réalisé ce que c’était un enfant. Je me suis dit : ‘cela, c’est pas possible’. Quand on a un enfant, on est responsable. Que l’on soit Roi ou n’importe qui. Après tout, il m’a fait. Je l’ai adoré. Je l’ai respecté…».

 

Dans Ciné-Télé Revue, le 19 mai dernier, au lendemain de ces déclarations télévisées, Delphine confirmait sa détresse morale et comme une naufragée elle jetait une bouteille à la mer: «J’ai dit ce que j’avais sur le cœur et je ne regrette rien. En Belgique, certains auront peut-être mal pris mon intervention. Moi, je tiens juste à préciser qu’il ne s’agissait nullement d’une déclaration de guerre. Mon père m’est devenu complètement inaccessible. Par cette voie, je voulais lui lancer un appel. Mon espoir qu’il l’entende est très limité mais s’il m’appelle, je lui ouvrirai les bras. J’ai parlé dans un esprit positif, celui d’une réconciliation. Je veux simplement que mon père reconnaisse vraiment mon existence. C’est fondamental pour mon identité»  

 

Le dernier camouflet en date dont Delphine vient d’être la victime indique malheureusement qu’elle avait raison de ne pas se faire trop d’illusion. Sa bouteille remplie de bien plus d’amour que de rancœur, n’est pas arrivée jusqu’à Laeken… Voire pire : aurait-elle été purement et simplement jetée dans une oubliette? Après de nombreuses années de silence, motivée par le respect de la haute fonction exercée par le père de sa fille, la baronne Sybille de Sélys Lonchamps, la maman de Delphine, estime désormais que le déni va trop loin. 

«En empêchant ma fille de se rendre à un évènement public auquel elle était invitée, on porte atteinte à sa liberté. C’est la gifle de trop. Je ne l’accepte pas.». Rencontre avec une maman en colère, une femme pleine de classe et dignité également.

 

- Dans quelles circonstances, Delphine a-t-elle été invitée à se décommander de la soirée de gala organisée par la FEB ?

- Huit jours avant la date de l’évènement, de premières difficultés étaient déjà apparues. Delphine avait réalisé une sculpture pour la société Milioni (ndlr : un fabriquant de boudins) de Charleroi. La FEB avait fait savoir au patron de cette firme qu’il n’était pas souhaitable que cette œuvre soit exposée. 

 

- Pour quelles raisons ?

- Parce qu’elle en était l’auteur, c’est tout! Il n’y avait pas d’autre explication avancée. Pour moi, c’est vraiment la goutte d’eau qui a fait débordé le vase. La vie de ma fille n’a pas été facilitée par les circonstances de sa naissance. Elle n’a pas choisi ses parents. Elle en a déjà payé un certain prix sur le plan privé et voilà maintenant qu’on l’attaquait directement sur son travail d’artiste. Alors, la moutarde m’est montée au nez! Après avoir consulté un avocat, j’ai dit au propriétaire de la société carolo d’écrire une lettre féroce à la FEB pour leur signaler que le projet de censurer Delphine était totalement illégal. Il l’a fait et, dès le lendemain, cette question était réglée : Delphine pouvait exposer sa sculpture. De toute manière, la FEB ne pouvait pas refuser. Si elle avait persisté, j’aurais directement entamé une action judiciaire… Je tiens à la dire, même si elle a eu gain de cause, cet épisode a profondément choqué ma fille. Elle en a été malade, effondrée. Elle avait travaillé trois mois sur cette sculpture…  Bref, quelques jours ont passé et le jeudi après-midi, Delphine se préparait pour se rendre à la soirée de gala. Elle devait y être attablée avec une dizaine d’autres personnes. A 14 heures 30, son téléphone a sonné. C’était à nouveau le propriétaire de la société de Charleroi et cette fois il lui annonçait que le palais avait demandé la liste des quelques 2000 invités prévus pour la soirée de gala et qu’elle était priée de ne pas assister à cet évènement. En résumé, c’était Delphine ou le prince Philippe! Je trouve cela tout à fait inacceptable. Si le Roi organise un dîner privé, je peux comprendre qu’il se préoccupe des gens qui seront à sa table. Mais ici, il s’agissait d’une manifestation publique et il n’y aucune raison que Delphine soit l’objet d’une telle discrimination.

 

- La peur d’un éventuel scandale ?

- Allons donc! Ma fille est une personne civilisée. Elle a de l’éducation. Comme si elle allait se jeter sur son demi-frère dans je ne sais quelle démonstration de mauvais goût. Vous savez, de toute façon, Philippe et elle se sont déjà rencontrés dans des soirées. Ils ont des amis communs.

 

- Quel est le sentiment qui prédomine : la colère ou la tristesse ?

- Je suis en colère. Delphine est victime d’une injustice. (ndlr : Elle réfléchit un instant.) Encore une fois, on a cherché à l’atteindre jusque dans sa création artistique alors qu’elle s’y investit avec tellement de passion. En plus, ce qui vient de se passer n’est pas une première. Il y aussi des galeries qui ne veulent pas exposer son travail parce qu’elles sont tenues pas des courtisans de la cour. Ne parlons même pas de sa vie privée. Certains de ses amis - mais est-ce le bon terme ? – l’ont déjà décommandée à la dernière minute de tel ou tel mariage parce que le prince Philippe ou quelqu’un d’autre de la monarchie était finalement annoncé. Ce sont des affronts permanents. Ce n’est tout de même pas une pestiférée! La courtisanerie de certains est quelque chose terrible. 

 

- Imaginons que vous ayez Albert en face de vous. Dans les circonstances actuelles, qu’auriez-vous envie de lui dire ?

- Je vais vous dire : j’ai voulu l’atteindre ce jeudi-là. Coup de chance, il n’était pas là (ndlr : elle sourit). Je crois que je lui aurais montré une certaine colère. A vrai dire, une colère pas contenue du tout! Ma frustration était trop grande : je ne supporte pas que l’on touche à un cheveu de ma fille. C’était allé trop loin!

 

- Mais aujourd’hui, un peu plus de recul, que diriez-vous à Albert si vous l’aviez en face de vous?

- (ndlr : Après un moment de réflexion) Je lui répéterais ce que je lui ai déjà dit, il y a deux ans et demi : il faut lever les tabous et les secrets avant qu’ils ne vous tuent. C’est d’ailleurs un conseil qui est valable pour toutes les familles.

 

- Vous connaissez très bien Albert…

-Oui, bien sûr…

 

- A votre avis, il gère seul cette situation ou il est mal conseillé ?

- C’est une question très difficile. Elle me trouble beaucoup… J’aimerais tant savoir y répondre mais j’en suis incapable. Je ne sais pas ce qui détermine l’attitude du palais à l’égard de Delphine et ces inconnues alimentent encore plus ma colère. Celle-ci est encore renforcée par le fait que ma fille est parfaitement inoffensive. Elle ne demande rien à personne et elle n’a pas demandé de naître. Qu’on me critique moi, sa mère, parce que je n’ai pas respecté les dix commandements religieux, je comprendrais! Mais là… Et puis attendez, j’ai aussi une petite fille maintenant. On va continuer longtemps comme cela? Va-t-on exclure Joséphine d’un goûter pour enfants parce qu’un petit fils du Roi pourrait être présent? Ensuite, il y a ma famille aussi. Dans la noblesse et certains milieux courtisans, dès qu’il y a un de Sèlys qui arrive, c’est la panique! Tout cela, ça commence à bien faire.   

 

- En mai dernier, Delphine s’est exprimée sur le plateau de Marc Olivier Fogiel. Qu’aviez-vous pensé de sa démarche ?

- Delphine a été contactée un mardi et elle ne savait absolument pas qui était Monsieur Fogiel. Elle m’a demandé mon avis. Je lui ai dit que Fogiel était quelqu’un d’excessivement dangereux : «Tu vas tomber dans la gueule du lion!». Je l’ai prévenue qu’elle risquait d’être broyée et rendue ridicule. J’avais notamment vu l’émission où il a démoli une Brigitte Bardot qui n’a pourtant pas sa langue en poche. En résumé, j’étais donc très inquiète mais Delphine voulait tout de même y aller parce que c’était du direct. Surtout, elle en avait tellement marre qu’on raconte n’importe quoi sur elle…   

 

- Mais vous avez apprécié son intervention ?

- Oui! Je trouve qu’elle s’en est magnifiquement sortie. J’ai apprécié tant la forme que le fond. J’étais d’accord avec tout ce qu’elle a dit : de A à Z!

 

- Après l’émission, certains commentateurs ont laissé entendre qu’elle avait peut-être exagéré sur certains points. Elle a notamment déclaré : «Je suis née deux ans après la rencontre d’Albert et ma mère. Ils étaient très amoureux. Ils étaient tous les deux dans des mariages terriblement malheureux. Donc, ils se sont mis ensemble et leur histoire s’est développée : ils m’on eu, moi. Albert était séparé de sa femme, il vivait presque tout le temps avec nous; Il passait ses week-ends avec nous etc… Tout cela a duré jusqu’à l’âge de mes 9 ans… »

 

- Il n’y a rien à corriger.

 

- Delphine poursuivait en ces termes : «La situation devenait de plus en plus délicate. Et comme ma mère l’aimait profondément et qu’elle voulait absolument le protéger et protéger la monarchie, elle s’est dit que, n’en pouvant plus, elle allait partir en Angleterre. Quand elle a annoncé cela à Albert, qu’elle ne pouvait subir ce genre de vie, il a voulu absolument divorcer de Paola : il a fait tous les papiers. D’ailleurs même le palais et le gouvernement étaient d’accord. Mais il y avait certains trucs qu’on a dit à ma mère. Par exemple : «Vous n’aurez jamais le droit de voir les enfants d’Albert». On allait donc avoir une vie très compliquée. Cela aurait été une sorte d’exil. Il allait devoir démissionner, il aurait été rejeté par sa propre famille… (…) Elle a décidé de partir : il l’a terriblement mal vécu».

 

- Oui, je l’aimais profondément… Le récit de Delphine est parfaitement conforme à ce qui s’est passé. Il n’y a pas un mot à changer.

 

- Si vous le vouliez, à cette époque, vous auriez donc pu vivre avec l’homme que vous aimiez ? 

- J’ai fait passer certaines valeurs auxquelles je crois et l’intérêt de mon pays avant mon intérêt personnel.

 

- Delphine explique aussi qu’après votre rupture avec Albert, son lien avec son père n’a pas été rompu. Qu’elle recevait encore des lettres, des cadeaux…

- Oui, tout à fait.

 

- Et puis, il y a deux ans, Albert lui dit «Tu n’est pas ma fille». Vous en aviez parlé avec elle à cette époque ?

- Bien sûr. Je précise d’ailleurs que des intermédiaires du Roi m’ont téléphoné au même moment pour me signifier la même chose. Albert ne se considérait plus comme le père de Delphine.

 

- Au lendemain de l’émission de Fogiel, Delphine me disait ceci : «Je n’ai rien contre la famille royale. Je veux simplement que mon père assume. Ni plus, ni moins. Je ne demande pas d’argent. Pas de titre. Une simple reconnaissance. Je parle avec mon cœur, c’est tout». Vous reconnaissez votre fille dans ces propos ?

- Tout à fait. Mettez-vous à sa place. A 35 ans, son père génétique lui a dit : «Tu n’es pas ma fille» et ce, sans un mot d’explication. Ce qu’elle recherche, c’est son identité. Je crois que cela peut-être compris par tout un chacun. Quand Albert lui a infligé cet électrochoc, elle l’a plus ou moins encaissé en se disant qu’elle allait exorciser sa souffrance morale au travers de son art.

 

- Vous avez aimé cet homme. C’était donc une terrible nouvelle ?

- J’étais surprise. C’était incompréhensible. Le plus difficile, c’est de ne pas comprendre. S’il y avait une raison objective, un élément nouveau, on aurait pu se faire une raison. Mais là, il n’y avait rien.

 

- L’attitude d’Albert est-elle en correspondance avec l’homme que vous avez connu ?

- Pas du tout!

 

- Pour vous, c’est donc indéchiffrable?

- Cela l’est d’autant plus que je crois qu’il a retrouvé un bonheur avec son épouse. En tous cas, je l’espère sincèrement. Or, je crois que l’on détruit quand on est malheureux, mal dans sa peau. Pas quand tout va bien.

 

- Mais, dans le fond, le Roi a-t-il jamais publiquement l’existence de votre fille. Sur ce sujet délicat, le Palais renvoie systématiquement au discours prononcé le 24 décembre 1999 par le souverain. Je vous relis ce texte : «Cette fête de Noël est aussi l’occasion pour chacun d’entre nous de penser à sa propre famille, à ses périodes heureuses mais aussi à ses moments difficiles. (…) La Reine et moi nous nous sommes remémorés des périodes très heureuses mais aussi la crise que notre couple a traversée il y a plus de 30 ans. Ensemble nous avons pu, il y a très longtemps déjà, surmonter ces difficultés et retrouver une entente et un amour profonds.» Il est question des difficultés rencontrées par le couple royal mais il n’y a pas un mot pour la personne de Delphine…

-Je suis d’accord. A cette époque, on me le répétait sans cesse : il a reconnu Delphine! Les médias du monde entier ont dit la même chose. Mais moi, je ne voyais pas dans ce discours où il l’avait reconnue. A ça, on me répondait que le fait qu’il n’ait pas nié était une forme d’acceptation. En tous cas, je l’ai admiré de s’en être sorti comme cela parce que c’était une situation très difficile… L’essentiel n’était pas cette «reconnaissance publique». Ce qui comptait c’était que le lien avec ma fille existait encore. Mais, quelques mois plus tard, en privé cette fois, il a renié Delphine. C’est là qu’on est tous tombés par terre. D’autant plus qu’elle ne lui demandait jamais rien. Il n’y avait aucune pression de sa part. Juste un ou deux petits contacts par an. C’est un mystère total : de notre point de vue, ce revirement d’Albert ne coïncide avec rien. Il y a des cartes qu’on ne possède pas. Cela a peut-être un sens pour la famille royale mais pas pour nous.

 

- Pas facile à vivre pour Delphine, en tous cas !

- Très difficile, évidemment. Ces circonstances ont influencé sa création artistique et l’ont conduit à faire des expositions controversées où les thèmes de la Belgique et du Roi étaient devenus centraux. C’était une forme de thérapie, une manière d’exprimer son mal-être par rapport à l’attitude de son père envers elle. Mais le public n’a pas compris. Comment osait-elle attaquer son père puisqu’il l’avait reconnu ? Personne ne savait ce qu’il lui avait dit en privé et elle semblait ingrate. C’est pour en finir avec cette pesante ambiguïté, qu’elle a voulu aller dans l’émission de Fogiel.

 

- Jusqu’à ce jour, vous êtes toujours restée extrêmement discrète. Avec le recul, c’était le bon choix ?   

- Ma nature est d’être discrète. Quand Delphine est allé chez Fogiel pour dire de vérités qui dérangent, des amis m’ont interpellé. Il m’ont dit : «Comment a-t-elle pu faire cela alors que toi, tu est restée si discrète pendant tellement d’année?». Je leur répondu : «Est-ce que ma discrétion n’était par une forme de lâcheté?»

 

- Si il n’y avait pas eu les révélations d’un journaliste flamand en 1999…

- On n’aurait rien su. Delphine et moi-même, il faut tout de même le rappeler n’avons jamais rien fait pour que cette histoire devienne publique. Nous n’en parlions à personne. Quand Delphine avait un petit ami, elle ne lui disait rien. Bref, le secret était extrêmement bien gardé. Même des membres de notre famille n’étaient pas au courant de la situation. Le Roi n’avait pas besoin que cela se sache, pour sa fonction que nous avons toujours respectée. Moi non plus, je n’avais pas besoin de cette publicité. Les révélations de 1999 ont donc été un moment très difficile à vivre. Depuis lors, j’ai vendu la propriété que j’avais encore en Belgique et ma vie se passe essentiellement à l’étranger.

 

- En tous cas, vous ne semblez pas récompensée de cette grande discrétion ?

- C’est vous qui le dites et vous n’avez sans doute pas tort. Moi, je pense avoir agi de manière loyale. Mais c’est surtout difficile pour Delphine. Bon Dieu, elle est sa fille!

 

- Si l’on écoute bien Delphine, la relation que vous avez entretenue avec le Souverain s’est poursuivie jusqu’en 1984. Vous confirmez ?

- C’est exact.

 

- Mais en 1999, le Roi disait au peuple belge : «La Reine et moi nous nous sommes remémorés des périodes très heureuses mais aussi la crise que notre couple a traversée il y a plus de 30 ans… » N’y a-t-il pas un problème de date? 

-  1999 moins 30 ans, cela fait 1969. Je ne sais pas comment il a fait son calcul. D’ailleurs, c’était aussi l’idée de Delphine de rectifier le tir à cet égard car elle avait le sentiment que sa mère avait été présentée comme une femme de passage. C’est une démarche admirable de la part de ma fille. Moi, au moment où il a présenté les choses comme cela, je l’avais accepté en me disant qu’après tout il était retourné vers sa femme, qu’il avait de nouveau une famille unie. Je comprenais sa situation et je ne voulais pas en rajouter. Mais Delphine, elle, n’a pas accepté cette manière de présenter les choses.

 

- En France, c’est avec l’imprimatur de François Mitterrand que les premières photos de Mazarine, sa fille cachée pendant si longtemps, avaient été finalement publiées. Lors des funérailles du président français, personne ne fut choqué de constater la présence de la jeune femme et de sa mère aux côtés de l’épouse et des enfants légitimes de Mitterrand. Au contraire, l’image a touché les cœurs… Si Delphine entretenait une vraie relation avec son père, pensez-vous que les Belges ne comprendraient pas ?

- Je crois que les Belges comprendraient tout à fait. A mon avis, c’est ce qui se passe maintenant qu’ils ne comprennent pas. Sur le plan humain, ce que le Roi inflige à Delphine est tout à fait inacceptable. Soyons très clair, ma fille n’a aucune envie de vivre au Palais. C’est une fille libre, équilibrée. Sa vie est ailleurs. Mais être niée, c’est autre chose. Ne pouvoir se rendre librement à certains endroits aussi. Par exemple, il y aura en novembre une exposition sur la Reine Astrid. Pourquoi devrait-elle s’abstenir de s’y rendre. C’est sa grand-mère comme celle des autres enfants d’Albert! Encore une fois, Delphine ne cherche pas à parader avec la famille royale. Bien que cela ne l’impressionnerait pas. C’est la fille d’un Roi, elle n’est pas impressionnable.

 

- Espérez-vous encore un sursaut du Roi ?

- Evidemment que je l’espère. Mais les choses sont tout de même allées très loin. Je ne sais pas si c’est possible. Cela dépend d’eux, pas de nous.

 

«D’eux», dites-vous, pas de lui ?

- Je ne veux pas l’accuser personnellement puisque je ne connais pas le dessous des cartes.

 

- Vous pensez que Paola est pour quelque chose dans la situation actuelle ?

- Non ! Pas nécessairement du tout. Paola est aussi une maman. J’aurais beaucoup de mal à concevoir qu’elle soit à l’origine de ce qui se passe. Il se peut simplement que le Roi soit très mal conseillé.

 

- Quand l’existence de votre fille a été révélée, vous avez fait peu de déclarations. Vous disiez aux journalistes trop curieux : «J'ai toujours eu pour devise : ‘Pour vivre heureux, vivons cachés’. J’imagine que six ans plus tard, il vous en coûte de devoir vous exposer médiatiquement…

- Bien qu’il m’en coûte énormément. Je le fais pour ma fille… Pour ma fille et ma descendance. 

 

- L’historien Francis Balace estime que «Delphine et sa mère ont tué toute possibilité, non pas d’être admises, mais intégrées par la bande à la famille royale. Le tabou du «pas de scandale» est aujourd’hui brisé». Comment prenez-vous cette considération ?

- C’est hors de propos! On ne désire pas être intégrées à la famille royale. Simplement, je n’ai pas envie que ma fille continue à être rejetée comme une malpropre. Je n’accepte pas qu’elle soit l’objet de discriminations comme ce fut le cas lors de cette soirée de gala de la FEB. D’une manière plus générale, j’en assez que ma famille ait à pâtir de comportements que je qualifie de pathétiques. Je rappellerai ici que ma famille a rendu de grands services à la nation. En 1942, quand mon oncle Jean de Sèlys Lonchamps a pris d’énormes risques pour bombarder les locaux bruxellois de la Gestapo, il l’a fait pour son Roi et pour son pays. Et cet attachement à la Belgique et à la monarchie est toujours intact dans nos esprits et dans nos cœurs. Mais j’ai aussi hérité de tempérament de mon oncle. Pour le dire simplement, il ne faut pas pousser bobonne dans les orties! En fait, on est indestructibles!

 

- Dans un quotidien, vous avez déclaré : «Je n’ai rien dit pendant des années, mais il y a d’autres choses que je pourrais dire… » ?

- Mais c’est évident.

 

- Vous pourriez être très dérangeante ?

- Certaines choses ne se disent pas. Et je pense que je ne les dirai jamais. Il y a des limites. C’est pour cela que ce qui se passe en ce moment n’est pas malin du tout. D’autres personnes, dans des cas similaires, sortiraient des dossiers. Mais le Roi connaît aussi mon caractère, mes valeurs et mon souci de discrétion. D’ailleurs, durant toutes ces années, je crois avoir prouvé qu’il ne s’agissait pas qu’un discours… Mais dans le même temps, je préviens : qu’on ne touche plus à un cheveu de ma fille!

 

 





08:44 Écrit par michelbouffioux | Lien permanent | Commentaires (4) |  Facebook |

01/07/2005

Philippe Gaumont (230605)

Entretien publié dans l'hebdomadaire belge "Ciné-Télé Revue", le 23 juin 2005.

Philippe Gaumont : «Je me suis dopé pendant des années»

 

Ex-médaillé de bronze aux Jeux olympiques de Barcelone et ex-vainqueur de Gand-Wevelgem, Philippe Gaumont a été classé en ordre utile dans de nombreuses classiques au cours de ses dix années de cyclisme professionnel. A une époque, les journalistes français voyaient en ce rouleur le successeur probable de Bernard Hinault… C’était avant que la justice ne le rattrape pour utilisation de produits dopants. Aujourd’hui, le vélo remisé définitivement, il débale tout dans un livre explosif (*). 

 

(*) : Prisonnier du dopage, Editions Bernard Grasset, Paris.

 

Montdidier, près de Amiens dans le nord de la France. Philippe Gaumont m’attend au Café de la Gare. «Du temps où je gagnais beaucoup d’argent, j’ai investi dans cet établissement. Désormais, c’est ici que je travaille», m’explique-t-il en m’accueillant. Du haut de son mètre 90, le gaillard est plutôt impressionnant. Il ne semble pas avoir pris un gramme de graisse, comme beaucoup de ces ex-sportifs de haut niveau lorsqu’ils ont raccroché. Teint halé, sourire peps, ce gars-là pète la forme! Et pourtant, il n’a pas ménagé son corps durant ses dix années de cyclisme pro, entre 1994 et 2003. EPO, hormones de croissance, pot belge (mélange de cocaïne, d’amphétamines et de caféine), corticoïdes, il a pris de tout pour garder sa place dans le peloton. «Rien d’extraordinaire à cela! Dans les équipes pour lesquelles j’ai couru, tout le monde ou presque passait par là. Ce qui me distingue des autres, c’est que j’ai décidé de l’avouer. Et tant pis, si le milieu du cyclisme me rejette ou si certains de mes anciens collègues me feront passer pour un affabulateur. De toute façon, ma vie n’est plus là. Il y a ma femme, mes deux gosses. C’est pour eux que je vis et pour continuer à vivre, j’avais besoin de me décharger de ce poids. Témoigner, c’est une forme de thérapie. Une manière de me réconcilier avec moi-même et avec ceux que j’aime», lance-t-il en guise d’introduction à une discussion qui va me laisser sur les genoux. C’est donc cela le cyclisme pro?  

 

- Au tout début de votre livre, vous écrivez ceci : «Quand j'ai tout raconté au juge, ces soirées de dérive où on se bourre de somnifères pour oublier la monotonie de l'hôtel, ces mélanges qu'on s'injecte, sans savoir d'où ils viennent ni ce qu'ils contiennent réellement, je me suis mis à culpabiliser.Je racontais notre façon de vivre, de fonctionner, et je réalisais à quel point ce que j'avais pu faire, en dix ans de carrière, était malsain, destructeur, imbécile.» Cela ressemble plus au témoignage d’un ex-toxicomane qu’à celui d’un ancien sportif de haut-niveau!

 

- J’étais un toxicomane! Au départ, il ne s’agissait que de dopage pour améliorer des performances sportives et puis, comme bien d’autres, j’ai connu l’engrenage. Je consommais aussi des produits illicites pour aller m’entraîner, pour faire la fête dans les discothèques et dans les clubs de supporters ou simplement pour garder le moral. Les injections et l’absorption de médicaments et de drogues diverses et variées, cela faisait presque partie de mon quotidien!

 

- Comment en êtes vous arrivé là ?

 

- Au début, on vous apprend à ingurgiter toute sortes de choses et cela crée déjà un rapport aux médocs plutôt malsain. Lors de ma première année professionnelle, en 1994, alors que je ne me dopais pas encore, j'avalais facilement en période de courses trois, quatre ou cinq produits différents. Il m’arrivait déjà de prendre quinze comprimés par jour! Des vitamines (Bécozyme, Indusil, Vitascorbol), des acides aminés (Arginine, Plurifactor), du magnésium, du fer, de la cortine naturelle (un premier pas vers la cortisone), du Duxil (pour enrichir mon sang en oxygène), de l'Atépadène (pour le métabolisme des muscles et des nerfs), du Légalon (pour nettoyer le foie). J'avais vingt et un ans, je faisais ce qu'on me disait. De toute manière, des tas de gens était là, qu’ils soient médecins, soigneurs ou même mécano, pour dédramatiser : «ne t’inquiètes pas, ce n’est pas dangereux». Et puis vous constatez que les aînés de l’équipe ont recours à des produits illicites mais, au début, ils vous en parlent peu. Vous êtes un bleu. Vous ne faites pas encore partie de la famille… Cela crée une tentation. Pourquoi pas moi aussi ? Pour être un vrai pro, ne dois-je pas faire comme eux? A tel point que quand j’ai été dopé pour la première fois, avec du Kenakort (ndlr : cortisone), j’avais le sentiment d’être devenu un homme! Bien sûr, c’était de la connerie mais je ne savais pas grand-chose de la vie…

 

- A côté de cela, il y a la pression des sponsors et des directeurs sportifs : je suppose qu’il faut faire des résultats ?

 

- Bien évidemment. Et en étant dopé, cela marche mieux. Vous constatez rapidement que personne ne vous le reproche. Au contraire, on vous félicite pour «avoir bien travaillé»… Quand j’ai commencé dans le cyclisme, en 1994, ne pas se doper équivalait à passer pour un connard! Vous n’aviez pas vraiment le choix… Je me souviens de Gilles Delion de l’équipe Castorama. En 1995, il était le seul de cette équipe à refuser tout dopage. Tout le monde se foutait un peu de sa gueule. Il n’a pas fait carrière, mais c’est lui qui avait raison. Moi j’étais trop jeune et trop influençable pour éviter le piège. 

 

- Le piège ?

- En jouant le jeu du dopage, vous gagnez votre place dans l’équipe… Et de plus en plus d’argent. Vous vous installez dans la vie : mariage, achat d’une maison, enfants… Vous obtenez aussi un statut dans le peloton et vous n’avez pas envie de le perdre. Mais dans le même temps, votre avenir n’est jamais assuré. Les contrats se renouvellent tous les deux ans et il ne faut surtout pas décevoir. Bref, vous êtes tout le temps stressé! En plus, une carrière ne dure quelques années et quand on se lance dans une telle profession, en ayant abandonné l’école beaucoup trop tôt, on vit avec le couteau sous la gorge; On n’a pas de métier en main et on sait qu’il faut gagner un maximum parce qu’à trente ou trente cinq ans, la reconversion risque de ne pas être évidente. C’est comme cela que le piège se referme. Il arrive un moment où toutes les illusions s’envolent. On ne sait plus comment s’arrêter de tricher. On est toujours à la recherche du nouveau «matos». Tout se met à tourner autour de l’argent, de la volonté de sauver sa peau pour le prochain contrat.

 

- Dans de telles conditions, les victoires procurent-elle encore vrai plaisir ?

- Pas vraiment. Et j’ai des points de comparaison pour parler de cela. J’ai commencé la compétition chez les jeunes à l’âge de 14 ans et j’ai accumulé les victoires jusqu’à mon plus beau titre, une médaille de bronze aux Jeux Olympiques de Barcelone en 1992. Je connais donc parfaitement ce sanglot qui monte dans la poitrine quand on franchit une ligne d'arrivée en vainqueur, le bonheur d'avoir repoussé ses limites, d'avoir été plus loin que soi-même. Pour moi, ces moments-là sont inoubliables. A cette époque, j’étais vraiment heureux, calme et très discipliné. J’étais aussi plein d’espoir car les tests de résistances et mes bons résultats démontraient que j’avais un très bon «moteur»…  Tout cela, c’était avant le dopage. Quand sont venues les années de la triche, tout était gâché. L'émotion, la fierté, le dépassement de soi avait disparu.

 

- Même quand vous avez gagné la classique belge Gand-Wevelghem, en 1996 ?

- Dans un palmarès c’est sûrement une victoire qui compte, mais je n’ai pas ressenti de joie particulièrement forte! J’étais déjà devenu un boulier compteur. Je ne voyais plus que l’augmentation de salaire qui allait en résulter. J’étais obsédé par l’idée de continuer à survivre dans ce milieu où la solidarité est aussi rare que l’eau dans le désert… Bien sûr, par moment, cela me faisait gamberger. Où était l’idéal qui m’avait conduit à faire ce sport? Si je faisais de bonnes courses, était-ce parce que j’étais un bon athlète ou était-ce parce que j’étais bien dopé? Alors je me disais que c'était le prix à payer pour être sportif professionnel. Et puis je me répétais sans cesse que tous mes collègues étaient comme moi.

 

- Justement, étaient-ils tous comme vous ?

- C’est un point sur lequel je veux être extrêmement précis. Je parle uniquement de ce que j’ai connu dans les trois équipes pour lesquelles j’ai couru entre 1994 et 2003. J’y ai côtoyé une centaine de cyclistes professionnels. Sur ce nombre, pendant ces dix ans de carrière, je n’en ai connu que trois qui ne se dopaient pas… Quand je suis arrivé, c’était la génération «cortisone», ensuite il y a eu l’EPO, les hormones de croissance… Et mille et un autre produits pour être bien excité au moment d’un chrono, pour récupérer, pour être bien dans sa tête, pour dormir... Je donne tous les détails dans mon livre.

 

- Il est possible de mener une carrière en étant dopé… et sans jamais se faire prendre ?

- Mais bien entendu! Le vélo, c’est comparable à deux cent personnes qui roulent à 200 kilomètres sur l’autoroute. De temps en temps, il y a un contrôle radar et trois ou quatre contrevenants qui sont pris. A ce moment-là, il convient de fermer sa gueule et de trinquer pour tout le monde : on vous montre du doigt comme un cas isolé. C’est ce que j’ai vécu en 1999 lors d’un contrôle positif et déjà à ce moment j’avais eu envie de tout dénoncer. Le principe de base dans ce sport se résume à ceci : «Pas vu, pas pris». C’est l’hypocrisie totale.

 

- Mais peut-on être dopé et avoir des contrôles négatifs ?

- Oui. Ce n’est pas la faute des contrôleurs mais dans le dopage on a toujours une longueur d’avance. Le plus souvent, c’est le moment de la prise de produit qui est essentielle. Par exemple, si on prend de l’EPO quatre jours avant un jour où l’on risque d’être contrôlé, il n’y a pas de problème, ce ne sera pas détecté. De même, on peut repérer des transfusions de sang, mais pas les autotransfusions… Enfin, les hormones de croissances sont indétectables et d’autres produits, tels les corticoïdes peuvent être pris sous certains prétextes médicaux, comme une prétendue allergie aux acariens… Et dans le futur, il n’y a pas de raison que cela s’arrête. On se dirige à grand pas vers un dopage génétique. Plutôt que d’accabler ceux qui témoignent, de le traiter de cas isolés ou d’affabulateurs, les gens de l’UCI devraient écouter attentivement les témoignages de gens comme moi. Cela permettrait de marquer des points dans la lutte contre le dopage.

 

- Est-il possible de gagner un tout de France sans être dopé ?

­- Je n’ai pas envie de polémiquer là-dessus…

 

- Dans votre livre, vous écrivez : «on ne peut pas gagner un Tour de France sans être chargé» ?

­- Et bien, je renvoie à mon livre. Dans cette interview, je ne veux pas m’attaquer à une épreuve en particulier. C’est un système généralisé que je décris…

 

- Un système qui, à vous lire, implique aussi des courses qui sont parfois «arrangées»?

- Je témoigne de mon vécu au sein du peloton, sans rien inventer. Il y a des échanges de bon procédé. Tu me rends service aujourd’hui en me laissant prendre les bonifications dont j’ai besoin au classement, demain je te rends un autre service. Mais il y a aussi des services qui sont monnayés et qui faussent les résultats. Par exemple, dans l’édition 2003 de Paris-Nice, mon équipe a reçu plusieurs milliers d’euro des Telekom pour laisser gagner Alexandre Vinokourov.

 

- Si vous n’aviez pas été arrêté par la justice française, en 2004, auriez-vous parlé ?

- Peut-être qu’alors j’aurais respecté l’omerta… Cela dit, au bout du compte, je suis très content d’avoir été interpellé. C’est en me retrouvant devant un juge d’instruction que je me suis mis à tout raconter pour la première fois. Et en faisant cet exercice, j’ai pris conscience de la situation dans laquelle je m’étais mis. Encore une fois, parler a été une véritable thérapie. Cela a été une sorte d’exutoire. Je suis heureux d’avoir arrêté le vélo comme cela. Dans la franchise et avec un certain panache. Je me dis qu’un gars comme Marco Pantani (ndlr : il s’est suicidé en 2004) est peut-être mort de n’avoir pas parler. Aujourd’hui, je continue à témoigner publiquement pour que les parents qui enverraient leurs enfants dans le milieu du vélo sachent qu’il convient d’être vigilants. On vit en effet une époque où la tentation du dopage est déjà présente dans les courses de quartier. Il faut encadrer les jeunes, leur donner la force de ne pas tomber dans ce piège.

 

- Je suppose que votre témoignage n’a pas été bien reçu dans le milieu du cyclisme ?

- Dans ce milieu, si tu parles, on te banni. Je suis donc devenu un paria.

 

- Quel est votre principal regret ?

- Je ne saurai jamais quel sportif j’étais vraiment. Le dopage a tout gâché.

 

Extraits

Son premier «pot belge»

«Je suis assis sur un lit, dans une chambre d'hôtel, à Cahors. Autour de moi, trois coureurs s'agitent. Dans une petite fiole en verre, ils aspirent un liquide transparent, à l'aide d'une seringue. Je m'inquiète : « Vous n'en mettez pas trop, hein ? » « Mais non ! », répondent-ils en riant. Nous sommes le 22 octobre 1994 et, pendant que les invités, dans une des salles du rez-de-chaussée, célèbrent le mariage de Laurent Roux, je vais être baptisé aux amphétamines. C'est le passage obligatoire pour intégrer totalement le monde des cyclistes professionnels. Tout, dans ce rite, fait penser aux pratiques de la mafia. On appelle la cérémonie « le baptême » et les trois coureurs – deux de mes coéquipiers chez Castorama et un de l'équipe Gan – sont mes parrains. Ils m'ont choisi car ils estiment que je suis digne d'entrer dans la famille. J'ai passé ma première année chez les pros et, désormais, je vais avoir accès à tous les petits secrets du milieu. Je ne serai plus tenu à l'écart de certaines conversations, les moments où je sentais que je gênais n'existeront plus.

 

L'un après l'autre, mes copains appuient doucement sur le piston de la seringue enfoncée dans mon épaule ; tous doivent participer à ce rituel sacré. C'est une façon d'être unis, une manière de dire que nous sommes tous complices et que s'il se passe un truc, pas un ne pourra se défiler. Je suis en train de rentrer dans un monde d'où je ne suis plus censé sortir. Jamais.Discrètement, j'ai regagné ma place parmi les convives, aux côtés de mon amie. Elle ne se doute de rien. Le pot belge circule dans mon corps et, du coin de l'œil, mes trois copains me surveillent sans arrêt, impatients d'assister aux premiers effets du produit. Eux sont déjà bien partis. Ils se sont piqués avant moi et ils chantent et dansent devant tout le monde. D'un seul coup, je sens la transformation. Une vive chaleur m'envahit, mes yeux s'ouvrent et j'ai envie de bouger, de parler, de rire. Je suis plein d'énergie, toute ma timidité a disparu et j'extériorise mes sentiments sans aucune retenue. C'est comme si tout, autour de moi, devenait rose. Sous amphétamines, je suis sûr qu'on peut se réconcilier avec son pire ennemi.

 

(…) J'ai recommencé les deux samedis suivants, à des mariages. Puis, avec quelques coureurs, nous sommes partis pour la Martinique, disputer des critériums, et ça a continué tout l'hiver. De week-ends en week-ends, de fêtes en fêtes, je m'allumais au pot belge. Ensuite, toute ma carrière s'est déroulée à ce rythme. La première année, j'ai demandé aux anciens si ça n'allait pas me griller pour la saison suivante mais ils me rassuraient, me disaient qu'il suffisait de s'entraîner. C'était vrai alors, deux ans après, j'ai commencé à prendre des amphétamines pour disputer la tournée des critériums qui ont traditionnellement lieu après le Tour de France. Plus tard, je me suis aussi piqué pour aller aux entraînements. L'engrenage était terrible». (Philippe Gaumont, «Prisonnier du dopage», Grasset) 

 

 

«Les rois du monde»

«Dans mon équipe, j'en vois se défoncer tous les jours. Ils ressemblent de plus en plus à des zombies. Le monde du vélo voit surgir un véritable trafic. Les flacons de pot belge coûtent entre 600 et 800 francs. Les fournisseurs sont tous, plus ou moins, issus du cyclisme : anciens coureurs, anciens soigneurs, anciens mécanos. Avec un pot, on peut se faire environ vingt-cinq injections et, pour peu qu'on partage avec des copains, il ne mettra que deux jours à disparaître.

Le vélo français est devenu un monde de toxicos. Les douaniers, la police, pour nous, cela n'existe pas. Nous sommes les rois de notre milieu, donc les rois du monde. Un monde fermé où tout ce qui est dit, fait ou vu reste secret. Un monde où il suffit de donner un maillot ou une casquette quand on commet un excès de vitesse ; un monde où plus personne n'a conscience des risques. Dans ce monde-là, un scandale du dopage ne peut pas arriver, nous ne sommes pas soumis aux mêmes lois que les autres». ((Philippe Gaumont, «Prisonnier du dopage», Grasset) 

 

 

«Il suffit de demander»

«Dans le monde du cyclisme, ce n'est pas compliqué de se procurer des produits. Jusqu'en 1998, c'était même très facile. Pour l'EPO, qui est le dopant le plus efficace que je connaisse, certains médecins me fournissaient. Il y a d'abord eu Patrick Nédélec, pour mes premières prises, en 1996. Puis, en 1998, Vezzani. Entre-temps, en 1997, j'ai aussi rendu visite à Georges Mouton, en Belgique. J'ai tout de suite senti qu'il n'avait peur de rien et je me doutais qu'un jour, il aurait des ennuis. C'est lui qui m'a vendu ma centrifugeuse qui coûtait entre 3.000 et 4.000 francs à l'époque.

 

Beaucoup de cyclistes allaient chez lui, surtout des Belges. Quand je me rendais à son cabinet, près de Liège, je repartais toujours avec un carton plein de produits, pour un mois de traitement. Il fournissait tout, même la créatine et les acides aminés, qui sont des produits de récupération. Il conseillait de se faire une piqûre par jour, ne serait-ce que pour s'injecter des vitamines, du fer ou du magnésium après une simple sortie de cinquante bornes. Plusieurs fois, j'ai passé la douane avec ces produits et ça ne me plaisait pas trop. Un jour, j'ai décidé de me débrouiller seul. De toute façon, pour prendre un peu d'EPO, des hormones de croissance ou des corticoïdes, on n'a pas besoin de médecin. Une fois qu'on connaît le mode d'emploi, on gère son affaire sans problème. On apprend aussi très vite à se piquer tout seul. Tous les coureurs dopés savent se faire une intraveineuse et se font facilement 150 piqûres par an.

 

En général, j'achetais mon EPO et mes hormones en Espagne. Là-bas, jusqu'en 2000, il suffisait d'entrer dans une pharmacie et de dire : « Bonjour, je voudrais de l'Eprex s'il vous plaît. » Le jour suivant, on payait en liquide et il n'y avait aucun souci. Pareil en Belgique pour le Diprostène. On allait dans une pharmacie, on en demandait trois, on en avait trois. En France, la loi est beaucoup plus stricte. Mais il suffit d'aller en vacances à l'île Maurice, en Nouvelle-Calédonie ou au Mexique pour pouvoir acheter ce qu'on veut. On ramène du liquide pour un médicament X et, là-bas, peu leur importe ce qu'on va en faire. Ils ont juste besoin du pognon.

Sinon, il y a toujours un soigneur, un coureur étranger ou même un mécanicien qui peut nous procurer un produit. Chaque coureur qui veut se doper connaît les différentes appellations d'un même médicament selon les pays et, dans le peloton, on trouve de tout au marché noir, il suffit de savoir « faire ses courses ». En 1997, chez Cofidis, un soigneur espagnol pouvait nous procurer ce qu'on voulait, à n'importe quel moment. Il faisait ça pour nous aider, pour que l'équipe ait des résultats. C'était un passionné de vélo et personne, ni lui, ni nous, ni nos dirigeants, ne voyait de mal à ça.» (Philippe Gaumont, «Prisonnier du dopage», Grasset) 

 

 «Si Lance en prend… »

« En 2000, quand un journaliste a retrouvé des boîtes d'Actovegin dans les poubelles de l'US Postal , aussitôt, tout le monde s'est mis à chercher de l'Actovegin. Si Lance Armstrong, le meilleur coureur du monde, avait pris du « duchmol », on aurait tous voulu du « duchmol ». C'est comme ça que ça marche : les coureurs sont toujours à l'affût de nouveaux produits et de nouvelles méthodes. Début 2004, quand je me suis fait arrêter, l'Actovegin était encore très à la mode. Mais j'en consommais sans en connaître les effets. Je ne sais même pas ce qui me poussait à en prendre. Disons que c'est comme ça dans le cyclisme. (Philippe Gaumont, «Prisonnier du dopage», Grasset) 

 

Top chrono !

Autour des années 2000, avant les chronos importants, il (ndlr : le médecin de l’équipe) me donnait souvent deux billes de trinitrine, un vasodilatateur destiné à soigner en urgence les angines de poitrine. Il fallait voir tout ce qu'on ingurgitait avant un contre-la-montre. Ces jours-là, notre bus ressemblait à un laboratoire pharmaceutique, il y avait des seringues partout.La préparation type, pour un chrono, c'est un mélange de Nootropyl ou de Cervoxan (ce sont des médicaments qui améliorent le fonctionnement du cerveau, en oxygénant les cellules, et qui sont normalement utilisés pour les personnes âgées), de Théostat (un bronchodilatateur qui stimule la respiration), de caféine (pour l'excitation, tout en veillant à rester en dessous de 400 mg pour éviter un contrôle positif), d'antalgique (type Di-Antalvic) ; de Fonzylane (un vasodilatateur) et de bicarbonate (qui sert à absorber l'acide lactique que les muscles produisent pendant l'effort).» (Philippe Gaumont, «Prisonnier du dopage», Grasset) 

 

 

 





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