24/06/2005

Affaire Schyvens (160605)

Entretien publié dans l'hebdomadaire Ciné-Télé Revue, le 16 juin 2005.

 

Raf Schyvens : «J’ai perdu trois ans de ma vie dans les prisons saoudiennes»

 

«Il vous mettent dans des conditions telles que n’importe qui avouerait n’importe quoi !». Arrêté en décembre 2000 par les services secrets de Riyad, le belge Raf Schyvens témoigne de près de trois ans de sa vie passés dans les geôles saoudiennes. Menacé, torturé psychologiquement, complètement isolé du monde et de ses proches, conduit à perdre tout espoir, il a avoué avoir participé à des attentats à l’explosif avec lesquels, pourtant, il n’avait rien à voir. Depuis sa libération, en août 2003, Raf se bat pour obtenir réparation. Mais, le soutien qu’il reçoit du ministère des Affaires étrangères belge est très relatif. 

 

- Quand êtes-vous arrivé en Arabie saoudite ?

- En août 1995, j’ai été engagé comme infirmier par le King Fahad National Guard Hospital, à Riyad. Le boulot était intéressant, bien payé et j’étais logé avec d’autres expatriés dans une maison confortable. Après deux ans, j’ai été promu chef du service de traumatologie. Tout allait très bien. Il n’y avait aucune difficulté avec les autorités locales et, le temps passant, je m’étais aussi fait quelques amis. Des britanniques, pour la plupart. Je les rencontrais dans un pub que je fréquentais régulièrement, le Celtic Corner. Le week-end, on se retrouvait pour discuter, boire un verre ou danser…   

 

- Un «pub» en Arabie Saoudite où l’alcool est strictement interdit ?

- Du moment qu’il n’y avait aucun trouble de l’ordre public, les autorités fermaient les yeux sur l’existence des pubs. En tous cas, jusqu’en octobre 2000, époque où les Mutawahs, la police religieuse, a commencé à nous chercher des ennuis; L’un de mes amis et un couple de britanniques ont été arrêtés pour consommation et possession d’alcool. En ce qui me concerne, dans un premier temps, il n’y a pas eu de suite mais le 22 novembre 2000, un évènement a tout déclenché. Je m’étais rendu au Celtic Corner et vers 23 heures, avec quelques amis britanniques, nous avions décidé d’aller dans un autre pub. Nous sommes partis à trois voitures, en convoi. A peine, avions-nous roulé cinq cent mètres que le premier véhicule explosait. Il y avait quatre personnes à bord. J’ai aidé deux passagères qui se trouvaient à l’arrière à sortir de la voiture. Elles étaient légèrement blessées, comme le conducteur. Par contre, un ami qui se trouvait sur le siège passager à l’avant, avait la jambe cassée et son artère fémorale était touchée. Mon intervention, en présence de la police et des services secrets saoudiens qui étaient arrivés rapidement sur place, lui a sauvé la vie. Après cela, je suis rentré chez moi et rien ne s’est passé jusqu’au 6 décembre, date à laquelle j’ai été invité à me rendre dans les locaux des services secrets saoudiens. J’y ai été reçu par un certain capitaine Ibrahim que j’avais déjà rencontré sur les lieux de l’attentat, le 22 novembre.

 

- Il voulait recueillir votre témoignage sur les circonstances de l’accident ?

- C’est aussi ce que je croyais!  En fait, je n’étais pas étonné d’être reçu par les services secrets : précédemment plusieurs attentats avaient déjà visé des occidentaux en Arabie saoudite. Ainsi, le 17 novembre 2000, la voiture de Christopher Rodway, un britannique qui travaillait au Riyad Military Hospital avait explosé et il y avait laissé la vie… Je m’apprêtais donc à décrire ce que j’avais vu mais, dès que l’interrogatoire a commencé, j’ai compris que cela puait. Pour créer une ambiance, le capitaine Ibrahim a pris mon portefeuille et il a regardé la photo de mes enfants : «Tu veux revoir tes enfants? Nous savons où ils se trouvent… Alors maintenant, tu nous dis tout ce que ce tu sais!». Je ne comprenais rien à ce qu’il me voulait. Cette discussion de sourd s’est terminée à quatre heures du matin. Relâché, j’ai encore été interrogé le lendemain et, le 9 décembre 2000, ils ont décidé de m’arrêter…  Là, ils m’ont gardé jusqu’au 8 août 2003 en tant que co-auteur de l’attentat du 22 novembre mais aussi en tant que membre d’une organisation responsable d’autres attentats et notamment celui qui avait tué Rodway!

 

- Etait-ce parce que vous aviez fait des aveux en ce sens?       

- Oui, j’ai avoué ces faits que je n’avais pas commis! Mais quand vous êtes entre les mains de ces gens, vous avoueriez n’importe quoi. S’ils l’avaient voulu, j’aurais aussi avoué mon implication dans l’assassinat de Kennedy! J’ai été victime de tortures psychologiques : menaces diverses, notamment à l’égard de mes enfants, détention en cellule d’isolement pendant 826 jours où j’étais filmé en permanence comme un animal dans un zoo, avec l’éclairage 24 heures sur 24… Complètement coupé du monde, les seules personnes que je voyais étaient mes interrogateurs et, sans doute s’agit-il d’une variante du syndrome de Stockholm, je suis devenu leur jouet. A trois reprises, j’ai bien tenté de revenir sur mes aveux mais à chaque fois ils m’ont conduit à faire marche arrière en me faisant miroiter des conditions de détention plus favorables ou en me faisant paniquer. Par exemple, on me conduisait dans une pièce sans éclairage, on m’y laissait quelques heures dans le noir le plus complet. Ensuite, Ibrahim venait avec une batte de baseball et il commençait à frapper partout avec une violence inouïe. A tout moment, il pouvait prendre ma jambe, ma tête… A plusieurs reprises, ils m’ont aussi fait entendre les cris et les pleurs d’autres personnes qui avaient été arrêtées dans cette affaire et qui, elles, ont été torturées physiquement.

 

- Qui étaient ces personnes ?

- Des amis britanniques et un canadien qui avaient eu le malheur de m’avoir fréquenté dans les pubs. L’un d’entre eux, Alexander Mitchell, a déclaré ceci au Guardian après sa libération : «On m’a gardé éveillé neuf jours durant, en m’attachant par une chaîne à la porte de ma cellule de façon à ce que je ne puisse ni dormir, ni m’asseoir. Le soir, on me recouvrait le visage d’une cagoule et on me faisait monter, enchaîné, jusqu’à une des salles d’interrogatoire. Là, les coups laissaient progressivement place à la torture. On commençait par me donner des coups de poing et de pied, on me crachait dessus, puis on me rouait de coups de bâton. Ils avaient aussi un manche de hache avec lequel ils me frappaient sur la plante des pieds». Un autre de mes amis, William Sampson a expliqué qu’on l’a pendu la tête en bas et frappé dans le dos, sur les pieds et sur les parties génitales. A la télé canadienne, il a notamment déclaré : «C’était incroyablement douloureux. J’avais l’impression que tout mon corps allait exploser. Certaines parties du corps sont tellement enflammées et sensibles qu’on a l’impression qu’elles ont pris feu. Pour s’assurer que je resterais docile, ils m’ont obligé à regarder Alexander Mitchell recevoir des coups. J’étais en proie à une terreur de tous les instants, craignant d’être battu à mort, redoutant la souffrance, permanente, à tel point qu’au bout d’un certain temps, je me réjouissais à l’idée d’être décapité.»

 

- Et donc ils ont avoué aussi ?  

- Bien sûr! On nous a même conduit à enregistrer une cassette vidéo où l’on «avouait tout». C’était soi-disant pour la transmettre au Roi Fadh afin d’obtenir sa clémence. En fait, ils l’ont diffusé à la télé pour nous accabler publiquement. On nous a fait dire que nous étions impliqués dans une sorte de stratégie de la tension commanditée par le gouvernement britannique! Une histoire de fou selon laquelle on avait déposé des bombes visant des occidentaux pour permettre aux britanniques de demander aux Saoudiens de leur acheter des armements afin d’accroître la sécurité dans ce pays. Sur le plan factuel, le dossier était complètement incohérent (ndlr : il nous donne de multiples exemples qui en témoignent. Ainsi, l’un des britanniques s’est vu accusé d’avoir participé à un attentat alors qu’il se trouvait à 400 kilomètres du lieu de l’explosion… De plus, la suite des évènements, soit d’autres attentats après les arrestation de Raf et de ses amis, démontrera que ces faits criminels étaient commis par des islamistes saoudiens en désaccord avec la politique de leur gouvernement) mais selon leur loi, il suffit d’avoir des aveux. En septembre 2001, on m’a amené devant trois juges et un procureur qui n’était autre que mon interrogateur, le capitaine Ibrahim. Cela a duré cinq minutes : - «Vous avez avoué?». Réponse : «Oui». Quelque mois plus tard, on m’a dit que j’avais pris huit ans de prison. Et ce n’est qu’ensuite que l’ambassade belge m’a fourni un avocat saoudien dont la principale préoccupation était que je ne revienne pas sur mes aveux.

 

- Le 8 août 2003, vous avez fini par être libéré…

- Oui, à la suite d’une visite commerciale du prince Philippe en Arabie Saoudite, ma peine a d’abord été réduite à quatre ans. Ensuite, j’ai bénéficié de la diplomatie développée par les britanniques et par les canadiens en faveur de leurs ressortissants arrêtés. Un échange a été organisé entre eux et des saoudiens qui étaient détenus à Guantanamo par les Américains. Un matin, l’ambassadeur de Belgique est venu me trouver avec un ticket d’avion pour Paris. Avant de partir, Ibrahim m’a dit que ma place de chef de service à l’hôpital de Riyad m’attendait. Je pouvais la retrouver quand je voulais! J’ai débarqué seul à l’aéroport Charles De Gaule et j’ai pris le TGV pour Bruxelles. Innocent, je venais de perdre trois ans de ma vie et personne n’était là pour m’accueillir. Les britanniques, eux, ont été pris en charge par une équipe de 22 personnes – militaires, psychiatres, infirmiers- lors de leur rapatriement. Immédiatement, ils ont été envoyés dans un institut spécialisé au Danemark où il a été objectivé qu’on les avait torturé. Leur ministre des Affaires étrangères a pris personnellement des nouvelles de chacun d’entre eux et la justice britannique les a innocenté. Moi, après une approche positive de mon dossier de Louis Michel – mais malheureusement, il a quitté les Affaires étrangères - j’en suis encore réduit à mendier un premier rendez-vous avec le ministre De Gucht! Mon avocat est donc obligé de mener une bataille juridique pour que le gouvernement belge m’accorde un minimum de soutien dans le combat que je mène pour obtenir des réparations de l’Arabie Saoudite…


08:35 Écrit par michelbouffioux | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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