17/06/2005

Alain Courtois (090605)

Entretien publié dans l'hebdomadaire belge "Cine Télé Revue", le 9 juin 2005.

 

«Les politiques ne prennent pas le sport au sérieux»

 

Dans Ciné-Télé Revue, en janvier dernier, il poussait déjà une gueulante : «Je ne comprends pas très bien le manque d’intérêt du monde politique pour le sport. J’ai l’impression de prêcher dans le vide.» Six mois plus tard, le député Alain Courtois (MR) semble encore plus désabusé : «Ma fille me demande pourquoi je perds mon temps au parlement! Et je ne sais pas trop quoi lui répondre». Venu de la société civile avec l’espoir de faire passer plusieurs propositions de loi inspirées par sa longue expérience du monde sportif, l’ex-patron de l’Union Royale Belge de Football se demande de plus en plus s’il n’a pas raté son transfert…

 

- Dans le domaine social, sportif et culturel, on dénombre pas moins de 1,5 millions de bénévoles en Belgique. La chambre vient de voter une loi définissant mieux leur statut. En tant que co-auteur de ce texte, vous êtes satisfait ?

- Non, loin de là! Il est vrai que cette loi comporte des points très positifs. Elle donne un vrai statut aux bénévoles et elle règle définitivement un certain nombre de questions. Par exemple, la possibilité d’exercer du volontariat pour les allocataires sociaux ou encore la question des assurances et des responsabilités en cas d’accident. Il y a deux ans, j’avais donc cosigné le dépôt de cette proposition avec enthousiasme. Toutefois, j’espérais aussi pouvoir ouvrir un vrai débat sur les besoins spécifiques des volontaires qui oeuvrent dans le monde sportif. Ils sont 400.000 en Belgique! Cela n’a pas été possible et je dois dire que j’ai eu très souvent la désagréable impression d’être comme un chien au milieu d’un jeu de quille. Après deux ans de mandat, j’en arrive à la conclusion que le monde politique se moque du monde sportif. Il y a quelques jours, j’ai d’ailleurs claqué la porte de la commission des affaires sociales. J’en avais marre!

 

- Au point de renoncer à être encore député ?

- Je dois vous avouer que cela m’a traversé l’esprit. Ma fille me demande pourquoi je perds mon temps au parlement à prêcher dans le vide! Et il est vrai que je ne sais pas trop quoi lui répondre. Et puis, je me sens de plus en plus mal à l’aise par rapport au monde du sport. Beaucoup de personnes de ce milieu ont placé des espoirs dans le travail parlementaire que j’avais promis de réaliser. Que vais-je leur dire à la fin de la législature? Que j’avais de belles idées mais que rien, absolument rien, n’a pu être mis en œuvre? Que le sport n’intéresse le monde politique que quand Henin ou Clijsters font des miracles à Roland Garros… et que certains peuvent parader dans les tribunes parisiennes ? Que les responsables de ce pays n’en ont rien à cirer du sport amateur pratiqué par des centaines de milliers de nos compatriotes? Je suis profondément déçu. Mais bon, il reste encore quelques mois de travail. J’ai décidé de ne pas renoncer. En foot, on sait qu’il faut jouer jusqu’à la dernière minute. On verra…  

 

- Que manquait-il, selon vous, dans la loi qui vient d’être votée ?

- Du réalisme, au travers d’une mesure toute simple : augmenter l’exonération fiscale sur les indemnités accordées par les clubs sportifs aux volontaires. A l’heure actuelle, le montant immunisé est d’environ 1000 euros par an. Si vous comptez 10 mois d’activité, cela fait 100 euros par mois. Toute autre somme reçue doit être justifiée comme frais, sinon le bénévole sera taxé.  Mais 1000 euros, c’est trop peu! Au travers de mon expérience de terrain, il me semble indispensable de doubler cette somme. Cela aurait un aspect motivant pour les volontaires, sans lesquels, faut-il le rappeler, le sport ne pourrait pas survivre en Belgique. L’adaptation que je propose serait aussi très vertueuse : la situation actuelle favorisant l’utilisation d’argent noir ou gris par les clubs. En clair, des gens sont payés en dessous de la table ou de manière déguisée (faux frais) parce qu’il n’y a pas moyen de faire autrement. Cela crée de l’insécurité pour tout le monde : celui qui paye et celui qui reçoit. Il faudrait donc plus de transparence ou accepter l’idée qu’in fine, il y aura de moins en moins de volontaires dans les clubs. D’ailleurs, on en perd déjà des milliers chaque année. J’ai tenté d’expliquer cela en séance plénière de la chambre puisqu’on ne m’écoutait plus en commission. J’ai pu convaincre une quarantaine de députés mais cela n’a pas été suffisant. Pourtant, considérer qu’un accompagnateur, un entraîneur de jeunes ou le gars qui entretient les courts d’un club de tennis puisse recevoir 8000 anciens francs par mois, sans devoir justifier cette somme, et ce pour un investissement quasi quotidien, me semblait être une évidence. Souvent ces personnes ont en plus un rôle social : elles participent à l’éducation de nos enfants, quand elles ne jouent pas au baby sitter! Mais le parlement semble très loin du vécu de ces citoyens. Dans les analyses sur le «non» des Français à propos de la constitution européenne, on parle beaucoup en ce moment du fossé qui s’est créé entre les élites et le peuple. C’est exactement ce qui se passe dans ce dossier : le monde politique ne pèse pas du tout la nature de l’implication des volontaires dans le sport, leur dévouement, les contraintes qu’ils acceptent malgré le manque de reconnaissance dont ils ont à souffrir. On oublie un peu vite aussi qu’il n’y a pas une famille en Belgique qui ne soit concernée, de près ou de loin, par le sport. Si il n’y a plus personne pour encadrer les jeunes qui pratiquent une discipline sportive dans ce pays, que va-t-on faire?

 

- Ce n’est pas le seul débat sur lequel vous n’avez pas abouti. Quand vous avez été élu, vous proposiez aussi la tenue d’une grande conférence sur l’état du sport en Belgique mais on n’a rien vu venir ?

- L’idée est toujours sur la table mais apparemment ça n’intéresse guère. Il serait pourtant essentiel que tous les ministres concernés de près ou de loin par le sport se rencontrent pour dresser un bilan. Et éclaircir une fois pour toute un certain nombre de points : le statut du sportif professionnel, sa reconversion; Le statut du sportif amateur rémunéré et, croyez-moi, cela concerne beaucoup de personnes. La politique générale en matière de sport dans les écoles. Avec nos cinquante minutes de cours par semaine, souvent données dans des infrastructures inadaptées, nous sommes à la traîne des autres pays européens. En fait, nous sommes le seul pays du continent à ne pas avoir d’après-midi sportive et culturelle pour les étudiants du secondaire. Le seul, j’insiste ! Les professeurs d’éducation physique sont honteux des moyens qu’on leur donne! Que faire aussi pour détecter les talents belges et les faire rayonner sur la scène internationale ? On est l’un des rares pays au monde qui ne dispose pas d’un Institut National du Sport pour former les meilleurs à la haute compétition…. Même les îles Féroé, 48.000 habitants, en ont un! Ils l’ont inauguré, il y a un mois et demi. Mais chez nous, on préfère la politique de Lourdes et Fatima : on se gargarise de l’apparition régulière et miraculeuse de quelques sportifs fabuleux (Merckx, Henin, Clijsters…) qui ont pu se construire, le plus souvent, grâce au soutien de parents qui en avaient les moyens et non pas en raison de l’existence de structures de formation adéquates. Alors, tous les quatre ans, on fait un débat à la télé à l’occasion des Jeux Olympiques pour s’inquiéter du manque de médailles récoltées par les Belges. Ce n’est pas sérieux! Il faut se rendre à l’évidence : on peut-être six ministres du sport en Belgique mais il n’y a pas une seule politique globale, cohérente, transversale. Chacun travaille dans son coin. J’ai aussi lancé l’idée d’un Commissaire fédéral au sport qui aurait une vue d’ensemble. Elle s’est noyée comme le reste dans un océan d’indifférence… Et tout est à l’avenant. J’ai déposé une proposition de loi sur le chèque «sport et culture» qui seraient donnés par les employeurs au même titre que les chèques repas. Cela viendrait bien à point dans de nombreuses familles pour payer des cotisations de clubs etc… Le sénat a approuvé. Mais depuis que le texte est à la chambre, cela n’avance plus, alors que 1800 entreprises se sont déjà déclarées favorables au système. Un beau gâchis…

 

- Quel bilan tirez-vous de ces deux ans passé au parlement ?

- J’ai la très nette impression que le sport n’est pas pris au sérieux par beaucoup trop de mes chers collègues du parlement. Et je trouve cela vraiment consternant alors que les enjeux sont tellement évidents. Beaucoup de jeunes sont démoralisés, en rupture scolaire.  Dans notre société, il y a aussi un problème d’autorité et de respect de l’autre. Sans parler des impératifs de santé publique qui s’ils ne sont pas atteints, rejailliront finalement sur la sécurité sociale : nos jeunes n’ont généralement pas une forme olympique, l’obésité est de plus en plus présente. Il y a aussi le débat sur l’intégration… Par rapport à tous ces débats de société, le sport apporte des réponses positives dont la pertinence n’est plus à démontrer. Et on ne l’encourage pas? C’est irresponsable. Et je pèse mes mots! 



09:10 Écrit par michelbouffioux | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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