11/06/2005

Hervé Doyen (020605)

Entretien publié dans l'hebdomadaire belge "Ciné-Télé Revue", le 2 juin 2005.

 

«Une certaine culture de l’impunité»

 

Dans la nuit de samedi 21 au dimanche 22 mai, plusieurs bureaux de la maison communale de Jette, dans l’agglomération bruxelloise, sont visités par des cambrioleurs. Butin : des écrans d’ordinateur et le portable du bourgmestre. Avisé des faits dès le dimanche matin, la police constate que des ordinateurs ont été «préparés» par les voleurs. Déduction logique : ceux-ci vont certainement revenir avant la fin du week-end pour les emporter. Une planque est organisée. On observe la plateforme qui avait été escaladée par les voleurs pour pénétré dans le bâtiment lors du premier vol. Bingo! Dans la nuit du dimanche au lundi, deux mineurs d’âges déjà connus de la police, notamment pour vols et extorsions de fonds, sont repérés sur la plateforme. C’est quasiment un flagrant délit. Arrêtés, les deux jeunes nient cependant l’évidence et quelques heures plus tard, ils sont libérés par un juge de la jeunesse… Coup de gueule du député-bourgmestre de Jette, Hervé Doyen (CDH) : «Je suis en colère! Peut-être que le juge de la jeunesse n’avait pas d’autre solution mais en attendant ces jeunes n’ont fait l’objet d’aucune prise en charge sérieuse sur le plan judiciaire. Ils s’en sortent très facilement et bien trop vite! Leur a-t-on seulement passé un savon ? Je crains que ce type d’affaire renforce une certaine culture de l’impunité qui renforce le sentiment d’insécurité.» 

 

- «Je suis vert de rage ! Fou furieux. Quel message la justice est-elle en train de donner sur le plan social et politique. Pris quasiment en flagrant délit, ils ont été relâchés après quelques heures. Ca insulte le bon sens et celui des valeurs !». Dans certains quotidiens bruxellois, après le «dénouement» provisoire de cette affaire, vous n’y êtes pas vraiment allé avec le dos de la cuiller!

 

C’est vrai mais cela traduisait une profonde inquiétude. Tous les observateurs sont d’accord de constater que le sentiment d’impunité renforce le sentiment d’insécurité. Or, j’ai trop souvent constaté ces dernières années que la justice semblait se trouver dans une impasse pour répondre efficacement à un certain nombre de faits que l’on dit être de «petite délinquance» mais qui pourrissent la vie des citoyens. Dans l’affaire de la maison communale, l’acte qui a été posé par ces deux mineurs d’âge est symboliquement grave parce qu’ils n’ont pas hésité à s’attaquer immédiatement à l’institution. Et que constate-t-on ? Pris quasiment sur le fait, lorsqu’ils sont revenus sur les lieux de leurs «exploits», il leur a suffit de nier pour être aussitôt relâché. A ma connaissance, il n’y a pas eu de devoirs d’enquête particuliers avant qu’on les renvoie à leur domicile. C’est trop facile! Je suis d’ailleurs certain que ces jeunes se le disent eux-mêmes! Dans ces conditions, pourquoi ne pas recommencer demain ou après demain ? Leur a-t-on seulement passé un savon ? Il y a là quelque chose de choquant pour les intérêts de la société, mais aussi au regard de l’intérêt de ces jeunes qui n’ont pas fait l’objet d’aucune prise en charge judiciaire. J’ai voulu le crier, le dénoncer, parce que cette affaire renvoie à bien d’autres dossiers où des victimes de faits parfois très traumatisants doivent déplorer la même chose. Vous voulez un exemple ? Pas plus tard, qu’il y a deux jours, dans notre zone de police (ndlr : la zone 53/40 qui couvre les communes de Molenbeek, Ganshoren, Jette, Berchem et Koeckelberg), un jeune a été arrêté parce qu’il menaçait de mort un épicier. Et que voit-on dans ce dossier ? Cet individu avait été déjà été arrêté au même endroit le jour précédent après des menaces au couteau. Comme mes deux voleurs, après cette première interpellation, il avait été très rapidement relaxé par le juge de la jeunesse… Se sentant animé d’un sentiment d’impunité, il s’était donc rendu chez sa victime, animé cette fois d’une volonté de représailles. Aux yeux de certains, il s’agira sans doute d’un petit fait divers mais moi je trouve cela dramatique. Dans ces conditions, certaines victimes pourraient en arriver à vouloir que des auteurs ne soient pas interpellés de peur d’être l’objet d’un retour de manivelle immédiat. C’est comme cela que s’installe l’omerta et que l’on entre dans un système mafieux que notre démocratie ne saurait tolérer.

 

- Ce thème de l’impunité était déjà au centre de la dernière campagne électorale. Le monde politique relayait avec abondance les témoignages de policiers qui se plaignaient d’interpeller des voyous qu’ils retrouvaient en rue, en train de les narguer, quelques heures plus tard…

 

- En tant que bourgmestre, j’ai naturellement de nombreux contacts avec les policiers de terrain. D’ailleurs, je participe à leurs patrouilles. Je peux vous confirmer que le sentiment d’impuissance que vous venez décrire existe encore. Toutefois, il ne faut pas caricaturer. L’idée qui prévaut surtout dans les milieux policiers, c’est d’être confronté à un petit groupe de récidivistes patentés. Des jeunes qui ont perdu tout repères entre le bien et le mal. C’est un noyau dur – peut-être une centaine de personnes sur Bruxelles- qui a pour effet de surdimenssionner la question de l’insécurité parce qu’on ne parvient pas à l’empêcher de nuire. Bien sûr, un centre de détention pour mineurs d’âge comme Everberg a apporté un semblant de solution. Je veux dire que cela les met hors circuit pendant un certain temps. Mais ce n’est pas la panacée. Pour certains de ces jeunes, il y a même un effet pervers : ils vivent ces incarcérations comme quelque chose de valorisant dans les yeux de leur copains! Il faut trouver des solutions par rapport à ce noyau dur au risque qu’il prenne finalement valeur d’exemple pour d’autres jeunes. A la longue, le sentiment d’impunité peut aussi avoir un effet de contagion.

 

- Trouver des solutions, mais lesquelles ? Etre plus répressif ?

- Je suis de ceux qui osent affirmer que la démocratie doit faire preuve de fermeté pour défendre ses valeurs. Si elle se montre faible, elle offre un terrain fertile pour les thèses simplistes de l’extrême droite. Il faut donc trouver des réponses judiciaires adéquates et proportionnées à un certain nombre de situations intolérables qui ont tendance à être banalisées. Se contenter de consigner des faits et de les juger par paquet… quelques années plus tard, ne me semble pas satisfaisant. La sanction administrative ou judiciaire doit être rappelée et appliquée plus rapidement. De plus, il ne faut pas se laisser déborder par la récurrence de certaines dérives qui, au départ, ont toujours été le fait d’une minorité. Il y a des valeurs sur lesquelles, on ne doit pas transiger; Que ce soit par faiblesse, pas démagogie ou par lassitude. Je pense par exemple à un phénomène grandissant : les insultes sexistes. Dans certains quartiers, des filles sont insultées et menacées par des bandes de garçons pour la seule raison qu’elles sont des filles! Laissé passer cela ouvrirait la voie à des délit encore plus graves.

 

- Cela dit, la logique répressive a ses limites ?

- Tout à fait d’accord. Je vous ai citer l’exemple d’Everberg : si l’enfermement répondait à tout, cela se saurait! Aux Etats-Unis, par exemple, les prisons poussent comme des champignons mais cela ne résout rien du tout. Il faut donc prendre le problème à bras le corps sous plusieurs angles et, en essayant d’être créatif. Dans ma commune, on investit énormément dans les infrastructures sportives et culturelles. Cela permet à beaucoup de jeunes de se forger une identité dans une communauté valorisante. Mais pour les «irrécupérables», ce n’est pas suffisant. Récemment, le bourgmestre d’une commune voisine a envoyé, quasiment de force, un groupe de voyous en Afrique centrale. Pendant un mois, ils ont été impliqués directement dans un projet humanitaire. Cela leur a ouvert les yeux sur le monde, sur le confort de vie dont ils disposaient en Belgique et sur leurs potentialités. Beaucoup d’entre eux sont ainsi revenus transformés de ce séjour. Je trouve que c’est une idée intéressante. On pourrait aussi imaginer des formules contractuelles avec ces jeunes impliquant un suivi très étroit de leur évolution. Personnellement, je crois aussi très fort à la pertinence de mesures réparatrices. Depuis peu et à condition que les parquets s’en dessaisissent, les communes sont habilitées à sanctionner elle-même les infractions qui tombent sur le coup des règlements généraux de polices : incivilités, menaces, insultes, vols simples, détérioration de matériel public. On pourrait se contenter de percevoir des amendes mais comme la répression, cette manière d’agir peut être insuffisante : lorsqu’un jeune sera condamné à payer 250 euros, ses parents payeront… ou ne payeront pas. Dans beaucoup de cas, il sera nettement plus profitable de bien faire comprendre à la personne concernée le dommage qu’elle a causé. Par exemple, d’adjoindre un jeune tageur à l’équipe d’ouvriers communaux qui doivent nettoyer les murs de la commune. Avec un juriste, ma commune adapte donc le règlement de police en ce sens.

 

Les pistes sont donc nombreuses…

Et dans le même temps, il n’y a sans doute pas de solution miracle. Il y aura toujours de la «petite» délinquance dans les cités urbaines. Je crois que cela tout le monde peut le comprendre. Par contre, une quelconque forme de renoncement de la justice ou de force publique est de nature à jeter le discrédit sur l’ensemble des institutions. C’est ce coup de gueule là que je voulais exprimer.    


09:05 Écrit par michelbouffioux | Lien permanent | Commentaires (3) |  Facebook |

Commentaires

Ça commence à bien faire... Ces coups de gueule sont bien nécessaires!

Écrit par : Julia de Paris | 11/06/2005

l'injustice de la justice trop facilement et trop souvent les auteurs de faits de moeurs sont condamnés avec de sursis

Écrit par : marie1973 | 16/06/2005

j invite michel bouiffoux a me donne un rendez-vous je suis un pere qui ce bat pour sauver ces enfant mais encore une fois la jutice donne raison aux coupable et deux petite victime sont condanner ainsi que leur peré merci a vous jacky ounane

Écrit par : ounane jacky | 24/02/2013

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