28/04/2005

Affaire Fred Nerac (210405)

Entretien publié dans l'hebdomadaire belge "Ciné-Télé Revue", le 21 avril 2005.

 

Disparu en Irak

A la recherche de Fred, désespérément

 

Depuis plus de deux ans, Fabienne Nerac cherche à retrouver la trace de son mari. Avec un collègue de la chaîne britannique ITN, ce cameraman était parti en Irak le 8 mars 2003. Quinze jours plus tard, son équipe était prise sous les feux de marines américains. Depuis lors, Fabienne n’a plus reçu aucun signe de vie de Fred. Une histoire qui pourrait faire penser au très émouvant film d’Elie Chouraqui, «Harrisson Flowers» : souvenez-vous d’Andie Mc Dowell recherchant désespérément son mari, un photographe de Newsweek disparu lors d’un reportage dans l’ex-Yougoslavie en guerre. Elle finit par le retrouver alors que tout le monde le croyait mort… «Tant que je n’aurai pas la preuve du contraire, je considérerai que Fred est en vie. C’est formidable de parler des otages comme Florence Aubenas et son interprète.  Il faut les sauver. Mais on n’a pas le droit pour autant d’oublier mon mari! Tous les journalistes ont le droit à la même solidarité», crie Fabienne Nerac.   

 

- Quand avez-vous votre mari pour la dernière fois ?

- C’était le 8 mars 2003. Soit le jour où il s’en est allé en Irak, via le Koweït. Ce départ, pour cinq semaines avec une équipe de la chaîne de télévision britannique ITN, n’avait rien d’extraordinaire. En tant que cameraman, Fred avait déjà couvert plusieurs conflits. Au Kosovo, au Pakistan, en Afghanistan… Peut-être semblait-il un peu plus prévoyant que d’habitude. A posteriori, c’est ce que je me suis dit en me rappelant qu’il avait repeint toute la maison juste avant de partir. Est-ce un signe, je n’en sais rien ? Car dans le même temps, il se montrait assez confiant. Je crois que, comme la plupart des journalistes, il a mal jugé du caractère extrêmement dangereux de cette guerre… Quoiqu’il en soit, il n’y avait pas de raison d’être particulièrement inquiet parce que Fred n’est pas quelqu’un qui prend des risques inconsidérés. Lors de précédents reportages de guerre, il avait certes déjà connu des situations délicates mais cela s’était toujours bien terminé. Mon mari est quelqu’un qui sait garder son sang-froid. Il aime aussi communiquer avec les gens, ce qui peut être essentiel dans certains moments de tension extrême.

 

- Fred a-t-il pu tout de suite pénétrer en Irak ?

- Non, son équipe est restée en stand by au Koweït jusqu’au 21 mars car les Américains distribuaient les accréditations au compte-goutte. Il est vrai que Terry Lloyd, le journaliste avec lequel il travaillait, refusait de faire partie des «embarqués», ces reporters qui étaient intégrés aux troupes américaines et anglaises. Leur idée était de faire, autant que faire se pouvait, du journalisme indépendant et du vrai reportage de terrain. Ils étaient équipés pour dormir dans le désert et leur projet était d’avancer derrière les troupes américaines. Le 21 mars, vers 22 heures, Fred m’a téléphoné. Ils étaient dans la campagne irakienne. Le lendemain, à la demande d’ITN, ils devaient allés vers Bassora. Les marines leur avaient dit : «vous pouvez y aller, mais c’est à vos risques et périls.» Ils sont allés dans cette direction en sachant très bien qu’ils pouvaient tomber sur des Irakiens. Cependant, mon mari n’était pas très inquiet. Il me disait que tout était calme et que, de toute manière, l’équipe resterait derrières les positions américaines. Ils se sont mis en route à bord de deux véhicules 4 X 4. Terry Lloyd roulait dans la première avec Daniel Demoustier, un caméraman belge. Fred suivait dans le second, accompagné de son chauffeur interprète, le Libanais Hussein Hosmann. Normalement, je devais recevoir un appel dès le lendemain, mais c’est quelqu’un de la chaîne qui m’a appelé le 22 mars en fin d’après-midi.

 

- Pour vous dire ?

- On m’a expliqué qu’au matin les voitures de l’équipe de reportage avaient été visées par des tirs américains. Terry, Fred et Hussein avait disparu, Daniel Demoustier, lui, avait pu s’échapper in extremis. Et selon lui, mon mari et son interprète avaient également pu fuir. Malheureusement, il s’est ensuite avéré que le témoignage du caméraman était peu fiable.

 

- Comment avez-vous réagit ?

- Je me suis immédiatement accrochée à l’information principale qui m’était donnée : on ne savait pas où se trouvait Fred et il était donc possible qu’il ait, lui aussi, échappé à la mort. Cet espoir, mes enfants et moi, nous continuons à le garder. Pour nous, Fred a disparu. A défaut d’obtenir la preuve du contraire, il est en vie! J’ai donc tout de suite remué ciel et terre pour que la lumière soit faite sur ce qui est arrivé. Je suis allée voir l’ambassadeur d’Irak à Bruxelles. Il m’a reçu cordialement mais il ne pouvait rien faire vu que les communications avec Bagdad étaient déjà coupées. Avec le soutien d’ITN, une équipe d’anciens membres des SAS (ndlr : troupes d’élites) britanniques a été envoyée sur place. J’ai aussi interpellé Colin Powell lors de son passage à Bruxelles, le 3 avril 2003. Ayant pu me faire passer pour une journaliste, je me suis introduite dans les locaux de l’Otan où il tenait une conférence à presse. J’ai pu l’accrocher pour lui faire promettre solennellement que l’armée américaine dirait la vérité sur ce qui s’était passé. Car, il faut le savoir, dans un premier temps, les Etats-Unis ont tenté de nier toute responsabilité, prétendant qu’il n’y avait pas de troupes américaines présentes ce jour-là sur le lieu de l’attaque! Ce mensonge était cependant indéfendable car, de son côté, ITN avait reçu des photos prises par un photographe du Wall Street Journal, quelques minutes seulement après l’attaque. On y voyait distinctement les véhicules des journalistes… à proximité de chars américains. Plus tard, j’ai pu obtenir aussi de rencontrer les ministres britanniques de la Défense et des Affaires étrangères. Cela a débouché sur une enquête menée par 11 personnes pendant plusieurs mois en Irak. J’ai eu aussi plusieurs entretiens avec Michel Barnier, le ministre des Affaires étrangères français (ndlr : bien que la famille Nerac est domiciliée en Belgique, elle est de nationalité française) et j’ai obtenu qu’il en soit fait autant pour retrouver le disparu Fred Nerac que pour libérer les otages.   

 

- Ce n’était pas le cas ?

- En mars 2003, la France ne faisait pas partie de la coalition qui a attaqué l’Irak. Malgré les nombreux contacts de sa diplomatie dans ce pays, sa marge de manœuvre était donc singulièrement réduite. L’année suivante, quand les journalistes Malbruno et Chesnot ont été enlevés, beaucoup de choses ont été faites – et c’est heureux- pour obtenir leur libération. Mais dans le même temps, Fred a été oublié. Pas seulement par les autorités françaises. Aussi par Reporters sans Frontières et par les médias. Mes enfants ont été très choqués par le fait que l’on ne parlait jamais plus de la disparition de leur père. Après la disparition de Florence Aubenas et de son interprète, la même chose a eu tendance à se reproduire. Je me suis donc invitée au grand rassemblement de soutien aux otages et à leurs familles, le 14 février dernier à Paris. Simplement, pour rappeler que mes enfants et moi, nous ne savons toujours pas où se trouve mon mari. Le 22 mars dernier, les photos de Fred et d’un autre journaliste français disparu en Côte d’Ivoire ont finalement été affichée à Paris, mais pas a côté des autres otages et je me demande pourquoi… Cette initiative a été suivie par plusieurs villes françaises – grâce notamment au soutien du Club de la presse de Lyon- mais dans beaucoup d’endroits encore, il n’est question que des journalistes otages. C’est le cas également en Belgique. A titre d’exemple, de grandes photos de Florence et de son interprète viennent d’être disposées sur le fronton du bâtiment de la Communauté française à Bruxelles. Que l’on me comprenne bien, je trouve cela formidable. Par contre, je ne comprends pas que Fred ait une nouvelle fois été oublié. Sa cause a pourtant aussi un besoin impérieux de médiatisation et de soutien pour maintenir la pression à l’égard des autorités françaises qui doivent travailler pour le retrouver. Qui sait? Le fait de montrer qu’on n’a pas oublié Fred, ici en Belgique et en France, pourrait faire réagir quelqu’un, là-bas en Irak...

 

- Après toute vos démarches, que savez-vous aujourd’hui de ce qui est arrivé à Fred ?

- Dans un rapport fait après la visite de Colin Powell à Bruxelles, les américains ont reconnu qu’ils était bien sur la route de Basorah à l’heure du crime et même qu’ils ont tiré sur des véhicules parce qu’ils s’étaient sentis «menacés». En fait, ce jour-là, les deux voitures d’ITN se sont retrouvées nez à nez avec des Irakiens. Les reporters ont fait l’erreur de vouloir faire demi-tour et ils ont été pourchassés. La voiture qu’occupait Terry Lloyd, suivie par un pick-up irakien s’est retrouvée, dans l’autre sens, arrivant à grande vitesse, face à des chars américains. Ils ont tirés… Quand à la voiture de Fred et de Hussein, elle a été immobilisée à plusieurs centaines de mètre de là par des Irakiens. Des témoins les ont vu sortir de la voiture. Qu’arrive-t-il ensuite? On ne le sait pas. L’enquête britannique a permis de retrouver une femme qui était allée sur les lieux du drame pour retrouver la dépouille de son fils. Elle a enterré des restes humains – un corps déchiqueté par une explosion- qui, après un test ADN, se sont avérés appartenir à Hussein. Par contre, on n’a identifié aucune trace biologique de mon mari… Tandis qu’on a retrouvé sa carte de presse et son gilet pare-balle dans un local du parti Baas à quelques kilomètres de là! A-t-il été tué en même temps qu’Hussein ? A-t-il été blessé ? A-t-il été emmené quelque part ? Est-il encore en vie mais dans l’impossibilité de se manifester? Toutes ces questions restent encore ouvertes et je ne veux pas renoncer à obtenir une réponse. Dans l’état d’insécurité actuelle, mes enfants refusent que je me rende à Bassora. Ils ne veulent pas prendre le risque de perdre aussi leur maman. Mais dès que ce sera plus sûr, il est possible que je m’y rende et la première chose que je ferai ce sera de visiter les hôpitaux. Il y en 17 dans la région…

 

- Avec Fred, aviez-vous vu le film «Harrison Flowers » ?

- Oui, nous l’avions vu. Je me souviens très bien de l’histoire de cette femme qui finit par retrouver son compagnon que tout le monde donnait pour mort. Amnésique et incapable de s’exprimer, il zonait dans un hôpital… Finalement, il se remet. Bien sûr, je ne veux pas rêver. Je garde la tête sur les épaules. Mais c’est aussi en étant très rationnelle que je considère qu’à ce jour, rien ne prouve de manière définitive que Fred aurait perdu la vie. D’ailleurs, un Irakien qui avait été impliqué dans les faits du 22 mars sur la route de Bassora a été retrouvé. Vivant, mais dans un tel état de choc qu’il n’est plus capable de s’exprimer…


08:16 Écrit par michelbouffioux | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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