31/03/2005

A propos des soins de santé en Belgique (240305)

Entretien publié dans l'hebdomadaire belge "Ciné-Télé-Revue", le 24 mars 2005

Pierre Pinon : «Des médecins ont failli me tuer»

 

Environ 6% des patients hospitalisés en Belgique contractent une infection nosocomiale. En d’autres termes, leur corps est contaminé par une bactérie «hospitalière» particulièrement résistante : le staphylocoque doré. Une campagne du ministère de la Santé est en cours pour diminuer ce risque dont l’occurrence est grandement liée à l’hygiène de base du personnel médical. Le thème de cette campagne est explicite : «Lavons-nous les mains!».Voici le récit pour le moins interpellant de l’une des victimes de ces «maladies nosocomiales». Une histoire effrayante qui commence début novembre 2004 lorsque Pierre Pinon constate qu’il a une petite boule derrière le genou droit et qu’il consulte le docteur C. Cet orthopédiste lui explique qu’il n’y a pas matière à s’inquiéter outre mesure : pas de traitement. Un mois plus tard, le dimanche 12 décembre 2004, M. Pinon ressent des lancements douloureux dans la jambe et il consulte à nouveau. Cette fois en urgence, dans un hôpital de la région liégeoise. Le docteur L.lui prescrit des médicaments. Une semaine plus tard, les résultats d’un scanner indiquent la présence d’un kyste. Le patient se voit proposer une intervention chirurgicale pour le retirer. A priori, cette opération devait être bénigne…

 

- Quand avez-vous été opéré?

- Le 10 janvier 2005. Le docteur L. m’avait présenté cette intervention comme une formalité. Je rentrais le lundi et je sortais le jeudi. C’est d’ailleurs ce qui s’est passé. J’ai quitté l’hôpital le 13 janvier après que les examens post-opératoires n’aient rien décelé d’anormal.

 

- En apparence, l’intervention s’était donc bien passée ?

- Tout à fait! Cependant, quatre jours plus tard, le dimanche, j’ai commencé à avoir mal et j’ai constaté qu’il y avait des rougeurs autour de la cicatrice, ainsi que la formation d’une petite boule à l’intérieur du mollet. J’ai d’abord mis cela sur le fait que j’avais un peu marché. J’ai donc mordu sur ma chique jusqu’au mardi 19 janvier. Là, j’avais vraiment trop mal. Je me suis donc rendu dans l’hôpital où l’on m’avait opéré. Un docteur S. m’a ausculté et il a diagnostiqué un hématome. Pour lui, il n’y a avait pas de quoi s’alarmer. Il m’a prescrit des anti-douleurs et une pommade antibiotique.

 

- Résultat de ce traitement?    

­- Au début, j’étais rassuré parce que la pommade semblait calmer la douleur mais le vendredi 21 janvier, j’ai ressenti quelque chose qui «lâchait» dans ma jambe. C’était comme un coup de couteau! J’ai retiré le pansement et j’ai constaté que la «boule» qui se trouvait au milieu de la cicatrice avait grossi. A ce moment, elle avait la taille d’un œuf et elle poussait vers l’extérieur. La suture semblait pouvoir se rompre à tout moment! De plus, la douleur était devenue insupportable et elle ne faisait que s’amplifier d’heure en heure… Je ne savais pas qu’on puisse avoir aussi mal.

 

- Et donc, nouveau retour aux urgences ?

- Exactement. Sur le temps du trajet, j’ai constaté que ma jambe gonflait, pratiquement à vue d’œil. Arrivé à l’hôpital, on m’a fait un peu patienter : j’avais tellement mal que je me suis évanoui. Ensuite, le docteur B. m’a examiné. Il ne semblait pas interloqué. Très rapidement, il m’a dit : «c’est sûrement une entorse, on va faire une radio». Cette radio a été faite rapidement mais on m’a fait patienter pendant de longues minutes pour recevoir les clichés. Souffrant le martyre, j’ai demandé à me rendre dans le fumoir, à une dizaine de mètres de la salle d’attente. Une infirmière m’y a autorisé. Au bout de quelques minutes, je suis revenu pour prendre connaissance des résultats de la radio. On m’a alors indiqué qu’il convenait de faire un examen complémentaire : une scintigraphie.

En attendant, on m’a installé dans la salle de plâtre. Là, j’ai commencé à paniquer! Le diagnostic de l’entorse me semblait surréaliste : j’ai joué au foot, je sais ce que c’est qu’une entorse!  

 

- On ne vous a tout de même pas plâtré!

- Non mais, au bout d’une demi-heure, le médecin est revenu : «Voilà, Monsieur Pinon, vous pouvez retournez. C’est bien une entorse». Je l’ai interpellé : «Mais il y a quelques minutes, on m’a dit qu’on allait me faire une scintigraphie?». Réponse: «Vous n’aviez qu’à ne pas aller fumer! On n’est pas allé chercher après vous! De toute façon, vous n’avez qu’une entorse du genou. Vous avez reçu une attelle après l’opération, vous la mettez et vous revenez en consultation dans deux jours. Le docteur L. vous retirera les fils et il vous fera probablement une petite ponction. Il n’y a rien grave. Je vous prescris deux anti-douleurs et je vous donne vos radios. Vous ferez la scintigraphie du genou le lundi».

 

- Votre réaction ? 

- J’ai commencé à voir rouge! En fait, j’aurais pu me contenter d’aller acheter une boîte de Dafalgan chez le pharmacien! Heureusement, j’ai eu le réflexe d’aussitôt me rendre dans un autre hôpital, celui du Bois de l’abbaye à Seraing. J’y étais vingt minutes plus tard. Dès que l’urgentiste a vu la blessure, il m’a aussitôt fait conduire dans une petite salle d’opération. Il m’a demandé les radios qui avaient été faites dans le premier hôpital. En le regardant, j’ai vu qu’il faisait des grands yeux : «Tiens, votre genou est bizarre. Il a des orteils!» En fait, le premier hôpital m’avait donné des radiographies d’un pied! Celui d’une jeune fille qui s’était présentée aux urgences en même temps que moi. J’espère qu’ils ne lui ont pas coupé la jambe!

 

- Parce que c’est ce qui a failli vous arriver ?

- Oui, je me suis retrouvé à deux doigts de l’amputation. Après mon arrivée, le médecin du Bois de l’Abbaye m’a aussitôt fait faire une prise de sang et il m’a mis sous baxter de morphine. A ce moment, je sentais que le mal progressait dans le haut de la jambe. On a donc décidé de m’hospitaliser. Le lendemain matin, on m’a envoyé faire une échographie : j’avais une jambe d’éléphant! Après cet examen, j’ai senti un liquide couler le long de ma jambe. On m’a ramené dare-dare dans la chambre. Les infirmières se sont masquées et gantées et elles ont pris un ravier en carton pour le poser en dessous de la plaie. Là où il y avait l’ «œuf», une infirmière a piqué avec une aiguille. Il y a un jet impressionnant : plus d’un litre d’un liquide jaune était alors sorti de la plaie! Quelques minutes après un orthopédiste est venu et il a décidé de faire une ponction du genoux qui, lui aussi, était gonflé comme un tambour. Avec une énorme aiguille qui ressemble à une pipette pour gonfler les vélos, on m’a retiré un autre liquide plus épais, ressemblant un peu à du miel. Le dimanche, le médecin est venu me dire qu’il fallait m’opérer sur le champ. Il venait d’être contacté par le laboratoire : il y avait des germes qu’il fallait retirer d’urgence. Plus tard, il m’expliquera que j’avais atteint un niveau d’infection de 9,33 et qui si j’étais arrivé à 10, il n’y avait plus qu’une solution : l’amputation. La situation était si grave qu’il ne voulait pas croire que je m’étais présenté précédemment dans un autre hôpital où l’on s’était contenté de me prescrire des anti-douleurs. Plus tard, j’ai appris que je n’étais plus très loin d’une septicémie, soit une infection généralisée du corps de laquelle on ne réchappe pas. Si j’avais attendu le rendez-vous du lundi chez le Docteur L., je crois que mes parents en étaient quittes pour commander un cercueil!

 

- C’était quoi ces germes qui ont causé l’infection de votre jambe?

- Le staphylocoque doré. On appelle aussi cela la «bactérie hospitalière». Elle est entrée dans mon corps lors de mon opération dans le premier hôpital.

 

- Le traitement ?

- Pour commencer, on m’a prescrit un traitement sous baxter combinant plusieurs antibiotiques pendant minimum 21 jours. A un moment, j’avais cinq baxters qui coulaient en même temps! Il fallait me repiquer tout le temps parce que les veines étaient endommagées par la quantité de liquide. Régulièrement, on me faisait aussi des ponctions au dessus du genou d’où sortait 70 à 100 centilitres de liquide en moyenne. En cours d’hospitalisation, la blessure a finalement rejeté des morceaux de chair nécrosés. Cela ressemblait à de la compote pas mixée! Le docteur m’a dit que c’était bien que cela sorte et qu’il convenait alors de faire un «méchage». Ils prennent un ruban de deux centimètres de large qu’ils trempent dans l’isobétadine et qu’ils introduisent dans la plaie pour la nettoyer. En ce qui me concerne, l’infirmière a utilisé plus d’1 mètre de ruban! Au bout de quelques jours, le méchage n’était plus possible : la plaie rejetait toujours plus de pus et de nécroses tandis que le trou par lequel on introduisait le ruban avait tendance à se cicatriser. Il a donc été décidé de me réopérer. Cette fois pour cureter et m’installer un chapelet d’antibiotiques directement dans le mollet.

 

Actuellement, où en êtes-vous ?

Cela fait trois semaines que je suis sorti. Je dois faire régulièrement des prises de sang pour jauger le niveau d’infection. Mes cordes vocales ont été définitivement endommagées par la prise massive d’antibiotiques : ma voix est devenue rauque. Je prends encore des antibiotiques à dose maximale par voie orale et cela me provoque des ennuis gastriques tellement forts qu’ils me réveillent pendant la nuit. Je marche avec une béquille. Il y a aussi un aspect psychologique : aujourd’hui je pèse vraiment ce que c’est que d’avoir le staphylocoque doré. Cette bactérie résiste aux antibiotiques : on peut la contenir, la faire dormir, mais elle est quasiment indestructible. Je sais qu’elle sera en mois à vie et que désormais je courrai des risques d’infections dévastatrices à la moindre blessure. J’étais entraîneur de foot à Liège : c’est fini. De profession, je suis gardien de prison, or ce boulot comporte des risques lors des contacts avec certains détenus qui peuvent être violent. Vais-je pouvoir le garder ? Je n’en sais rien.

 

- Allez-vous demander réparation ?

- J’ai pris un avocat à cet effet. De son côté, l’hôpital où j’ai été mal soigné a pris contact avec moi. Ils veulent discuter… mais en dehors de la présence de mon conseil. Ce qui révolte le plus n’est pas d’avoir contracté une infection dans un hôpital bien qu’on s’y rende normalement pour y être soigné. Mais bon, j’aurais pu me résigner à accepter mon sort comme quelque 6% des patients belges. Non, ce qui me met en colère, c’est le manque d’humanité et de prise en charge après l’apparition de la douleur et des rougeurs autour de la cicatrice. Ils ont laissé les choses aller trop loin. J’aurais pu y perdre ma jambe, voire pire : ils ont failli me tuer! C’est pour cela que je veux obtenir réparation et si je témoigne c’est surtout pour cela n’arrive pas à d’autres. 


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30/03/2005

Affaire Dutroux et consorts (130504)

Chronique "Si on me laisse dire" publiée dans le quotidien belge "La Dernière Heure" en marge du procès de Marc Dutroux et consorts

 

Drôle de pèlerinage (50- Le 13 mai 2004))

 

Ce n’est pas un box d’accusé, c’est une chapelle! Lundi, on nous avait déjà parlé des lectures de la bible de Michelle Martin et de sa volonté de se retirer dans une congrégation religieuse. Mardi, le directeur de la prison de Jamioulx nous avait raconté le séjour de Marc Dutroux en cet endroit… où l’accusé principal du procès d’Arlon avait convaincu l’aumônier Toussaint de le prendre pour sacristain. Mercredi, alors que des enquêteurs de la cellule de Neufchâteau nous relataient la vie de Michel Lelièvre, ils concluaient sur l’excellent souvenir qu’avait laissé ce kidnappeur de gosses alors qu’il fréquentait les «Rencontres européennes chrétiennes», qu’il participait à des groupes de discussion, à des séminaires de rencontre et… à des pèlerinages.

 

En ces lieux de prière, on aurait retenu de ce brave Michel qu’il aurait pu faire partie de «l’élite de la jeunesse»… Je n’invente rien! Bien sûr, c’était il y a longtemps. Bien avant que les faits qui sont jugés à Arlon aient été commis. D’ailleurs, tous les témoignages qui se trouvent dans l’enquête de moralité sont ceux de personnes qui ont connu Lelièvre avant qu’il n’entre dans le milieu criminogène qui l’a conduit à devenir le complice de Marc Dutroux et consorts. En d’autre termes, cette «vie officielle» de cet accusé se limite à l’évocation de son enfance, de sa scolarité, de sa vie sociale (sports et loisirs), de ses problèmes avec sa famille d’accueil –présentée sous un mauvais jour-, et de sa vie professionnelle…

 

Ses condamnations précédentes –déjà 6 à ce jour-? L’enquête de moralité les évoque à peine les durées de peines encourues. Comment Lelièvre a-t-il entamé ses relations avec des trafiquants et truands divers? Comment fonctionnait-il dans ce milieu criminel ? Quelle place y occupait-il? Pas un mot. Qui était Lelièvre le toxicomane ? Quel était son comportement pendant la période des enlèvements d’enfants ? Nada. L’enquête de moralité s’arrêtant à une époque où l’accusé n’était encore qu’un jeune gars, certes un peu turbulent, sans doute à la dérive. Mais pas encore un criminel.

 

Résultat des courses : les jurés ont entendu un portrait du complice de Dutroux ressemblant presque à une plaidoirie. A titre d’exemple, les enquêteurs ont utilisé à plus de vingt reprises le qualificatif de «sympathique»! Pour le reste, Lelièvre a, certes, été présenté comme quelque peu «immature et suiveur»… Mais des termes comme «jovial», «agréable», «poli» avait hier bien plus la cote! Comment en est-on arrivé-là ? Air connu récité par les enquêteurs : «Les relations de Lelièvre dans le cadre du volet toxicomanie ont été mis hors champ de l’enquête de moralité sur ordre du juge d’instruction Langlois». Ah bon ?

 

Même Me Rivière qui, jusqu’à présent, avait toujours été compréhensif par rapport aux ratés de l’instruction n’y retrouve plus son latin : «Cela me gêne d’entendre une enquête de moralité partielle et tronquée» s’est-il énervé. Il est vrai que les oreilles de Sabine ont du teinté lorsque les enquêteurs terminaient sur les considérations d’un… aumônier d’Arlon : «Lelièvre a un raisonnement positif. S’il est soutenu, il peut retrouver une place dans la société et réussir sa vie. Il a un bon fond». Va-t-on bientôt reprocher à Sabine de ne pas l’avoir remarqué ? Ce ne serait pas très chrétien !

 


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28/03/2005

Affaire Cornet (170305)

Entretien publié dans l'hebdomadaire belge "Ciné-Télé Revue", le 17 mars 2005

 

Le prix d’une injustice

 

En mai 1972, Marie-Jeanne Cornet est victime d’un grave accident de la circulation. A bord de la voiture se trouvaient ses trois fils. L’un d’entre eux décède. Un autre en ressort fortement handicapé. La conductrice souffre elle-même d’importantes séquelles physiques et psychologiques. Elles auront d’irréparables conséquences sur sa vie professionnelle et privée. Six ans plus tard, la justice reconnaît que Mme Cornet était en droit. En 1993, soit 21 ans après les faits (!), la compagnie d’assurance de la partie adverse – un camionneur- est condamnée à 2.276.349 francs belges de dommage et intérêts. L’année suivante, à la suite d’un recours en cassation de l’assureur suivi d’un nouveau jugement, les indemnités définitives sont fixées à 1.826.349 francs. Dans l’intervalle, la famille Cornet avait reçu des provisions à hauteur de 2.000.000 de francs belges. Un trop perçu de 173.651 francs? Trop simple! En ce mois de mars 2005, près de 33 ans après l’accident (!) et au bout d’une interminable procédure qui a savamment calculer des «intérêts judiciaires», Gustave Cornet, le mari de Marie-Jeanne, a vendu une maison pour rembourser… un peu plus de 2.176.365 francs (53.950,67 euros) à la compagnie d’assurance. Une décision parfaitement légale, mais totalement incompréhensible pour la famille Cornet.

 

- Pour vous, tout a basculé le 26 mai 1972…

- Gustave Cornet : C’est en effet le jour le plus noir de mon existence. Jusqu’à cette date à marquer d’une pierre noire, ma famille était unie et heureuse. J’étais comptable et ma femme était professeur de Religion et, sans être très riches, nous ne manquions de rien. Surtout, notre couple était harmonieux et nous avions cinq enfants en pleine santé. Marie-Paule, Marie-Hélène, Jean-Pierre, Jean-Luc et Jean-Jacques avaient respectivement 16, 13, 11, 10 et 4 ans… En quelques instants tout a basculé.  Dans l’après-midi ce 26 mai, ma femme devait se rendre à Bruxelles avec les trois garçons dans la perspective d’une visite chez le dentiste. Nous étions domiciliés à Haine-Saint-Paul. Elle a donc la route et à hauteur de Manage, son véhicule a été violemment embouti par un camion de la Brasserie des Alliés (ndlr : Il s’avèrera plus tard que ce véhicule n’était pas entretenu et qu’il avait reçu une carte rouge au contrôle technique). La police m’a appelé sur mon lieu de travail. Je me suis aussitôt rendu à l’endroit où l’accident s’était produit. J’ai dû insister pour forcer le barrage de police. Ma femme et mes enfants n’étaient déjà plus là. Vu l’état de la voiture, j’avais les pires craintes. J’étais paniqué. Le monde s’écroulait sous mes pieds. Repenser à ces moments, même plus de trente ans après, me glace encore le sang…  Me précédant sur sa moto, un policier m’a conduit jusqu’à l’hôpital. J’y ai découvert ma femme sur un brancard dans un état terrible à voir. Elle avait plusieurs fractures, son visage était touché… Mais ce n’était encore rien par rapport aux cris de douleur de Jean-Luc qui souffrait, lui aussi de plusieurs fractures. Le pire pour moi, a été, de constater l’état du plus petit de mes enfants. Il était méconnaissable; Jean-Jacques n’a survécu que trois jours à ce terrible accident.

 

- Qui en était responsable ?

- Très clairement le conducteur de camion qui avait défoncé la voiture de ma femme. D’ailleurs, sa compagnie d’assurance m’a très rapidement proposé une transaction à l’amiable. Je l’ai refusée, estimant que c’était à la justice d’évaluer le préjudice que nous avions subi. Je continue d’ailleurs de croire que dans de telles circonstances, il est dangereux d’accepter trop vite un accord pour solde de tout compte avec une compagnie d’assurance. Les séquelles d’un accident grave peuvent avoir des conséquences sur un très long terme et on ne peut donc que très difficilement prévoir les frais auxquels on sera exposés… C’est en tout cas ce que je pense d’une manière générale car, dans mon cas particulier, la justice aura finalement fait plus de dégâts qu’autre chose!

 

- Si la partie adverse reconnaissait sa responsabilité, le débat n’était pourtant pas compliqué ?

- C’était ce que je pensais aussi. Mais à partir du moment où l’affaire a emprunté la voie des tribunaux, tout est devenu plus compliqué. La partie adverse s’est alors montrée sous un visage très procédurier. Je vous épargne les détails, comme les innombrables reports d’audience et la très longue attente de certains rapports d’experts, mais il faudra attendre le 21 mars 1978 pour que la Cour d’appel de Mons détermine enfin, et de manière définitive, que ma femme était parfaitement en droit lors de l’accident. C’est alors seulement qu’a pu commencer un combat encore plus long pour chiffrer le préjudice encouru par notre famille. Il vient d’ailleurs seulement de connaître son issue judiciaire…

 

- Vous dites ? Mais les faits datent d’il y a 33 ans!

- C’est ainsi. En fait, il a fallu attendre le 9 décembre 1993 pour que la cour d’appel de Mons décide que ma femme et moi devions recevoir des dommages et intérêts à concurrence de 2.276.349 francs belges. Vu tout ce que nous avions subi et les conséquences irréparables de l’accident tant sur le plan moral, physique et financier, nous trouvions que ce n’était pas très cher payé pour la compagnie d’assurance de la partie adverse. Toutefois, nous nous contentions de cette décision, nous disant qu’elle avait au moins le mérite de mettre un terme judiciaire à ce dossier qui, à ce moment, était déjà ouvert depuis vingt ans. Malheureusement, ce n’était pas le point de vue de la compagnie d’assurance qui s’est alors pourvue en cassation. La partie adverse avait en effet remarqué que le juge de la cour d’Appel de Mons avait commis une erreur dans son jugement : dans le décompte des indemnités, il nous attribuait indûment une somme de 450.000 francs que nous n’avions pas demandée. Un an plus tard, cette partie du jugement a été cassée et, le 26 février 1997, une nouvelle décision de la cour d’appel a fixé le montant définitif des indemnités à  2.276.349 – 450.000 francs, soit 1.826.349 francs.

 

- Et donc, vous avez reçu cette somme ?

- Ce n’est pas si simple! En mars 1977, en avril 1981 et en mai 1982, la partie adverse nous avait versé des provisions sur indemnité à concurrence d’un montant total de 2.000.000 de francs. Ce montant était estimé sur base d’expertises qui établissaient que mon épouse devait déplorer un taux d’invalidité de 42%. Cette rentrée a été bien été utile pour les frais médicaux qui n’ont jamais cessé depuis. Mais elle ne compensera jamais qu’une mineure partie du manque à gagner causé par l’accident. Notamment, ma femme a dû prendre de nombreux congés de maladie et elle a finalement été amenée à interrompre prématurément sa carrière professionnelle : elle n’avait plus la force physique et psychologique nécessaire… Nous, on pensait que la compagnie d’assurance avait fait un geste dans la mesure où la responsabilité de son client ne faisait aucun doute. Mais, plus tard, on comprendra qu’elle avait fait un très bon placement financier…

 

- Que voulez-vous dire par là ?  

- Après la décision du 26 février 1997, j’ai fait un rapide calcul. Nous avions reçu 2.000.000 de francs, or in fine la somme due était de 1.826.349 francs. Il y avait donc un trop perçu de 173.651 francs. Pourtant, ce n’est pas cette somme-là que la compagnie d’assurance nous a alors réclamé mais plus de 1.500.000 francs belges! Nous avons contesté et une nouvelle bagarre juridique s’en est suivie qui vient seulement de se terminer, il y a quelques semaines, devant la cour d’Appel de Mons…  Pour donner raison à la compagnie d’assurance. En finale, je vais devoir lui restituer l’équivalent en euros de 2.176.365 francs! C’est plus que ce que j’ai reçu ; Et comme je ne dispose pas de capital, j’ai du vendre le chalet où j’habitais auparavant.

 

- Par quel calcul savant en est-on arrivé là ?

- Le tribunal estime qu’à la date du 9 décembre 1993, j’avais droit à 1.826.349 francs et que cette somme devait être augmentée de 1.215.941 francs d’intérêts judiciaires puisque la procédure a duré de nombreuses années. Ce qui fait un montant total de 3.042.290 francs. Mais dans le même temps, la cour applique aussi ce raisonnement pour les 2.000.000 de francs que nous avions reçu en provision. Elle estime qu’à la même date du 9 décembre 1993, ces provisions ont produit des intérêts à concurrence de 2.493.978 francs. Traduction : pour la justice, nous n’avons pas reçu 2.000.000 de francs mais 4.493.978 francs. Nous devons donc 1.451.688 francs à la compagnie d’assurance, somme qui doit elle-même encore être augmentée d’intérêt à compter d’une mise en demeure qui nous avait été signifiée en 1999. Bref, on arrive à plus de deux millions de francs.

 

- N’y avait-il pas de moyen de négocier un accord plus juste avec la compagnie d’assurance ?

- Dans un premier temps, ce n’était pas possible. Elle ne voulait rien entendre. Après la décision de 1997, notre avocat nous a conseillé de contester la somme due et d’attaquer la responsabilité de l’Etat belge. En effet, c’est la lenteur de la justice et l’erreur d’un magistrat de la cour d’appel de Mons – les 450.000 indus dans la décision de 1993- qui sont à la base de cette aberration judiciaire. En mars 2001, alors que cette procédure contre l’Etat était encore en cours, notre avocat a changé de stratégie. Il a renégocié avec la compagnie d’assurance. Près de trente ans après l’accident, celle-ci était prête à accepter que nous lui remboursions finalement environ 300.000 francs. Nous avons bien réfléchi ma femme et moi et nous avons refusé ce compromis.

 

- Pourquoi ?

- Nous avons fait le bilan de l’accident et de ses conséquences. Un enfant mort. Un autre qui est gravement handicapé à vie : des suites de sa fracture du bassin, Jean-Luc marche comme un canard; Il ne peut pas porter plus de 5 kilos. Ma femme qui ne voit plus que d’un œil, a perdu son emploi. Elle se déplace avec beaucoup de difficultés et elle n’a même plus la force de faire son ménage. Et cela, sans compter les terribles problèmes psychologiques qui ont touché tous les membres de la famille. Ma femme a d’ailleurs pensé, à certains moments, qu’il serait préférable pour elle d’en finir avec la vie. Il y avait aussi tout le poids de cette longue procédure judiciaire, les frais d’avocat, les frais médicaux. L’attente interminable d’une solution… Le jugement de 1993 portait sur une somme initial de plus de 2.000.000. Et l’argent que nous avions reçu avait réellement servi comme indemnité, pas comme pécule de vacance ou comme placement financier! On a donc décidé de poursuivre le bras de fer jusqu’au bout et mener à terme le procès que nous avions entamé contre l’Etat belge. Mais finalement, ce procès-là nous l’avons aussi perdu.

 

- Si c’était à refaire ?

- Nous mènerions un combat identique. Car, ce que l’on ne saura jamais nous prendre, c’est notre dignité. 

 




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24/03/2005

A propos de la Belgique (170305)

Entretien publié dans l'hebdomadaire belge "Ciné-Télé Revue", le 17 mars 2005 (version intégrale).

Francis Balace : «La Belgique, c’est là où on se sent bien»

 

Francis Balace enseigne l’histoire contemporaine depuis de nombreuses années à l’Université de Liège. Dans le cadre de notre série d’articles sur le 175ème anniversaire de la Belgique, nous lui avons proposé un petit jeu de rôle. Imaginons un instant qu’il soit amené à enseigner l’Histoire de la Belgique dans une université américaine, par exemple au Texas. Comment expliquerait-il les aventures à rebondissement de ce petit pays compliqué à des étudiants américains qui connaîtraient à peine son existence? Que dirait-il des atouts, des richesses de la Belgique ? Mais aussi de ses contradictions, de ses disputes de clocher et de son caractère parfois tellement surréaliste qu’il conduit à l’autodérision. «La Belgitude» est-elle explicable ? Nous avons joué le rôle de l’étudiant américain, candide et parfois impertinent. Francis Balace a joué le jeu en historien mais aussi en savoureux conteur d’histoires…

 

 - Nous, les Américains, on a des héros nationaux, de pères fondateurs de notre nation comme Washington. Chez vous, les Belges, qui est votre héros national ?

- A proprement parler, nous n’avons pas de héros national. Il est vrai que dans beaucoup de pays, il y a des statues de généraux, de conquérants. C’est notamment le cas chez vous avec tous vos héros de la Guerre de Sécession. En Belgique, comme le signalait déjà avec justesse l’historien Henri Pirenne dans un texte datant de 1920, trônent principalement des statues de rebelles (d’Ambiorix à Gabrielle Petit en passant par Breydel…). Ici on a immortalisé des personnes qui ont osé dire «non», qui ont osé se révolter contre des abus de pouvoir. Je crois que c’est l’une des caractéristiques du peuple belge d’avoir toujours eu une attitude de défiance vis-à-vis du monde politique quel qu’il soit, y compris quand, après 1830, ce pouvoir est censé être devenu l’émanation de la nation.

 

- Vous fêtez votre 175ème anniversaire. Où étaient les Belges avant 1830. Ils n’avaient pas de pays?

- Il n’y avait pas de Belgique, mais il y avait déjà des Belges! Il s’agissait d’une communauté, née des morcellements de l’empire Carolingien au 9ème  siècle; Une communauté dont les membres ont donc eu, depuis fort longtemps, un destin commun qui les a forcés à vivre ensemble. A l’exception, bien sûr, de ces éternels empêcheurs de «belgeoiser» en rond que sont les Liégeois. En ce qui les concerne, c’est à la fin du 18ème  qu’ils rejoignent la «famille belge» suite à la simplification administrative imposée par les Français.

 

- Votre hymne national dit que vous avez subi des «siècles d’esclavage» ?

- Ce n’est pas tout à fait exact : les paroles de la Brabançonne sont exagérées! Le territoire qui forme actuellement la Belgique a certes été l’objet de nombreuses dominations étrangères mais, dans le même temps, nous avons souvent été gouvernés de tellement loin que nous nous gouvernions tout seuls! La dernière fois que nous ayons vu nos «princes naturels» en chair et en os, c’est quand Charles-Quint a abdiqué en 1555. Ainsi, au 18ème siècle, si la «bonne impératrice» Marie-Thérèse d’Autriche a laissé un excellent souvenir aux Belges, c’est justement parce qu’elle leur avait permis une très grande autonomie. Dans les faits, nous étions dirigés par des conseils municipaux, des Etats de Brabant, de Flandre, de Hainaut, etc. Cette représentation, même si elle était censitaire et aristocratique, était composée de personnalités du pays. Il y avait donc une identité belge, même s’il n’y avait pas encore d’Etat belge. Plus tard, quand des souverains comme l’Autrichien Joseph II ou le Hollandais Guillaume 1er ont voulu se montrer plus autoritaires avec les Belges, cela a tout de suite provoqué des remous. Il y a eu la révolution dite «brabançonne» contre les Autrichiens en 1787-1790 et puis la révolution de 1830, contre les Hollandais, qui a débouché sur notre indépendance.

 

- Vous nous parlez des «Belges» mais il y a près de cent ans déjà, dans une «Lettre au Roi», le wallon Jules Destrée écrivait «Il n’y a pas de Belges. J’entends par là que la Belgique est un Etat politique assez artificiellement composé mais qu’elle n’est pas une nationalité»…

- D’accord, nous ne sommes pas un Etat-nation : des peuples cohabitent sur l’espace belge et depuis la fin du 19ème siècle on insiste beaucoup sur leurs différences linguistiques. A ce sujet, j’ai envie d’insister sur un point : la langue n’est pas nécessairement un critère de désunion. Regardez la Suisse : vous avez des italophones, des germanophones et des francophones qui tous partagent un sentiment profond d’appartenance à ensemble commun.

 

- Mais est-ce le cas de vos francophones et de vos flamands ?

- On peut discuter à l’infini sur leur «vouloir vivre ensemble». C’est d’ailleurs le grand thème du moment dans notre pays. En tant qu’historien, je parviens aisément à relativiser les choses. Je rappellerais d’abord ce fait incontestable : les peuples qui vivent sur le territoire belge ont toujours vécu ensemble et il n’y a plus eu de lutte intestine ou de guerre civile depuis l’unification bourguignonne au 15ème siècle! A vrai dire, ce sont les Français qui, occupant notre pays de 1795 à 1814, ont cultivé la différence entre Flamands et Wallons. Jusque là, le mot «Flamand» signifiait seulement «habitant du comté de Flandre». On aurait traumatisé un Brabançon quel qu’il soit si on l’avait traité de Flamand! Un autre exemple témoigne explicitement de ce que le «vivre ensemble» des Wallons et des Flamands n’a longtemps posé aucun problème. Celui de la Principauté de Liège qui autrefois comptait 13 « bonnes villes » thioises qui parlaient un dialecte proche du flamand et 13 « bonnes villes » wallonnes. Il n’y avait pas de bagarres linguistiques! Dans les rapports de l’administration française, on trouve d’ailleurs un texte où l’occupant souligne que Flamands et Wallons vivent en parfaite harmonie dans une région située à l’est du département de l’Ourthe. Les villages cités appartiennent aujourd’hui à… la région des Fourons. C’est plutôt amusant!

 

- Ce n’est pas un peu facile d’accuser les Français. Après votre indépendance, on ne peut pas dire que vos communautés aient toujours filé le parfait amour ?

- C’est qu’au début de la Belgique indépendante, le particularisme flamand, notamment au point de vue linguistique, a été encouragé par les plus hautes autorités du pays! L’idée était que la Belgique soit différente de la France parce qu’on craignait une espèce de tendance centrifuge. Il ne fallait pas que les Belges aient la volonté d’accueillir les Français si un jour ils voulaient rétablir leurs frontières de 1814. Paradoxalement, cette politique s’est accompagnée d’une domination francophone sur le nouvel Etat belge laquelle était source d’injustices qui ont créé puis renforcé le mouvement flamand. Plus anciennement, le haut comme le bas clergé catholique a aussi favorisé une exaltation de la langue flamande parce qu’il craignait que les idées voltairiennes ne contaminent le petit peuple croyant.

 

- Vous l’avez évoqué, votre territoire a souvent été occupé. Que ce soit par les Romains, par les Germains, par les Français, par les Autrichiens, par les Espagnols, par les Hollandais et plus récemment encore par les Allemands – heureusement que nous étions là, cette fois-là! Cela a-t-il eu une influence sur la mentalité des Belges?

- Certainement. De là découle à mon avis une sorte d’aptitude à la résistance aux ordres gouvernementaux quels qu’ils soient. Un côté frondeur qui va d’ailleurs un peu loin quand on voit que dans ce pays la fraude fiscale est presque vécue par certains comme une forme de civisme. Le Belge ne pardonne à un gouvernement de gouverner que quand il gouverne peu!  

 

- N’est-ce pas aussi de ces diverses occupations que serait née une autre spécificité belge : le sens de la négociation et du compromis ?

- Il s’agit plutôt d’un trait de caractère : le sens du compromis est quasiment inscrit dans les gènes des Belges! Il apparaît très tôt dans l’histoire de nos populations. Prenons l’exemple de la Principauté de Liège où il y a bien longtemps, on trouva ingénieusement les moyens de partager le pouvoir entre les autorités princières et les autorités locales, « Etats » ou « Métiers ». Il y avait deux bourgmestres à Liège, l’un élu par le peuple et l’autre élu par l’aristocratie. Le sens de la diplomatie était poussé à un tel point que lors des cérémonies, on utilisait des escaliers à double montant pour qu’ils arrivent à l’étage supérieur en même temps. Il ne fallait pas que l’un des bourgmestres ait prééminence sur l’autre… On pourrait aussi citer le compromis de 1828 : les catholiques se dressent contre le gouvernement hollandais parce qu’ils craignent, à long terme, une politique de «protestantisation» de notre société. Les libéraux, eux, réagissent aux velléités autoritaires du Roi Guillaume 1er. Pour le reste, tout oppose ces deux mouvements de protestation belges mais ceux-ci comprennent que le plus intelligent est de privilégier leur intérêt commun. Et ils se liguent. C’est cela le pragmatisme belge! De cette union, a priori contre nature, sont nés des textes extraordinaires. Par exemple, de libéraux avancés écrivant : « Et même si le drapeau doit porter le monogramme de la société de Jésus, nous marcherons derrière lui parce que cela représente la liberté».

 

- Mais la perception des «intérêts communs» n’est-elle pas en train de s’étioler dans la Belgique d’aujourd’hui ou vos communautés se trouvent sans cesse sur le front?

- Cette perception a en effet évolué des deux côtés de la frontière linguistique. La «Belgitude» a tendance à croître du côté francophone et particulièrement en Wallonie pour des raisons tout à fait honorables et sentimentales mais aussi avec la perception qu’une Wallonie seule n’est pas viable. Tandis qu’en Flandre s’installe le sentiment que cette région pourrait survivre si elle coupait le cordon ombilical avec l’Etat belge. A vrai dire, la Belgique me fait penser à l’histoire de ce vieux couple de 90 ans qui se présente un jour pour divorcer. «Pourquoi voulez-vous divorcer après avoir passé tellement de temps ensemble?», leur demande le magistrat. Ils répondent : «on attendait que les enfants soient morts.» C’est un peu cela notre pays. Mettre fin à la Belgique, malgré les tensions et les reproches que l’on se fait au sein du couple belge, ce sera impossible tant qu’il y aura un pot commun et indivisible. Auparavant, aucun des deux membres du couple ne pouvait survivre en quittant la maison «Belgique». Aujourd’hui, Mevrouw Vlaanderen pense qu’elle a l’indépendance économique pour ce faire et survivre. Toutefois, il reste un enfant commun qui la retient encore. Il s’appelle Bruxelles; On ne pourra pas se séparer tant que cet enfant du couple belge sera vivant.

 

- Aux Etats-Unis, il y a un drapeau à chaque fenêtre ou presque. Le patriotisme est vécu comme quelque chose d’important et de sérieux. Chez vous, il paraît que les gens voient cela avec plus de recul. Comme s’ils regardaient leur pays avec une tendre ironie?

- C’est vrai. Contrairement aux Américains, qui devaient former une nation avec des immigrants disparates, on ne chante pas l’hymne national tous les matins dans les classes d’école primaire! D’ailleurs, si nous pouvions exporter un peu de notre ironie auprès de certains de vos compatriotes, peut-être que le monde serait différent. Il y a un profond sens de l’autodérision en Belgique. Généralement, le Belge n’a pas trop la grosse tête. Ni pour son drapeau, ni pour lui-même. Nous sommes un pays de gens pragmatiques qui, jusqu’à présent, ont eu tendance à ne pas mener des combats jusqu’auboutistes où il y avait plus à perdre qu’à gagner. Le Belge est plutôt quelqu’un de concret, assez terre à terre.

 

- En quelque sorte, il ne va pas chercher midi à quatorze heures ?

- Il y a de cela, oui. Dans l’histoire de ce pays, vous chercherez vainement la trace de grands philosophes qui auraient proposé une lecture révolutionnaire du monde. A la fin du Moyen-Âge, un texte disait déjà des Belges qu’ils n’aiment que «les sciences grossières et palpables». Nous formons des ingénieurs, des artisans. Encore une fois les Belges privilégient le concret, un certain know-how qui est d’ailleurs reconnu à l’étranger et les spéculations qu’elles soient philosophiques ou politiques ne les ont jamais fort intéressés. En plus, il y a certainement un manque de curiosité sur le plan culturel. Le Belge aime bien le prédigéré. Je me souviens de l’époque où il n’y avait qu’une seule chaîne de télé. Tous les organisateurs d’activités, qu’elles soient associatives, culturelles et politiques, savaient qu’il y avait un jour de la semaine où il ne fallait rien organiser. C’était quand le feuilleton «Le Saint» passait. Il était inutile d’espérer quoi que ce soit ce soir-là. Aujourd’hui, je ne crois pas que les mentalités aient changé même s’il y a plusieurs chaînes et des feuilletons tous les jours…

 

-Ce manque d’intérêt relatif pour la chose publique et les grands débats trouve-t-il des clés d’explication historiques?

- On peut tenter un raisonnement à partir des périodes d’occupation d’antan. A moins de se suicider économiquement, il a bien fallu que le Belge s’adapte souvent. Prenons un membre du Congrès National, un notable qui avait 60 ans en 1830. Il est né Autrichien, il a été citoyen des Etats-Belgiques-Unis, il a dû prêter un serment de « haine aux tyrans » en 1795, il a crié «Vive le Premier Consul» en 1800, «Vive l’Empereur» en 1804, «A bas Napoléon» en 1814 et puis «Vive la Belgique» en 1830…  Cela a sans doute créé un côté «middelmatig» chez le Belge qui s’est d’ailleurs traduit politiquement par une volonté de neutralité. «La Belgique neutre est également sympathique à tous et ne dérange personne», disait un diplomate. C’est d’ailleurs très intéressant pour les affaires commerciales, un domaine où les Belges se sont toujours bien illustrés. On était, au XIXe, un peu une Suisse qui au lieu de faire du banking ferait du business.

 

- Et sur le plan individuel, cela se traduit par un certain côté matérialiste. On dit du Belge qu’il a «une brique dans le ventre» ?

- Dans cette frénésie immobilière, il y a certainement un aspect matérialiste. Mais pas seulement. Cela renvoie aussi à une volonté d’enracinement, à un sens aigu de la famille, de cette cellule sur laquelle on bâtit tout. L’obsession du Belge est de transmettre quelque chose à ses enfants.

 

- Votre Roi qui règne sans n’avoir rien à dire, c’est aussi de l’autodérision ? Cela fait penser au tableau de votre célèbre peintre René Magritte. Celui où il représente une pipe avec la mention «Ceci n’est pas une pipe» ?

- Nous n’avons fait que copier le principe anglais : le Roi règne mais ne gouverne pas. Son «innocence politique» absolue lui permet d’être un rassembleur dans lequel tous les Belges peuvent se reconnaître. D’un point de vue historique, ce côté fédérateur du Roi apparaît d’ailleurs déjà superbement avec le choix de Léopold 1er, un prince étranger qui évitait ainsi des luttes de pouvoir pour l’accession au trône entre Belges. En plus, il était protestant. Donc, pour les libéraux, il ne pouvait pas être suspecté de vouloir favoriser les catholiques. D’autres caractéristiques de ce prince en faisaient un compromis à la Belge vivant : il était d’origine allemande, Anglais par mariage et il avait été général russe! Une fois encore ressort le côté pragmatique de notre pays : Léopold 1er, c’est le bonhomme qui vient comme réviseur dans une entreprise au bord de la faillite avec un bon carnet d’adresses. D’ailleurs le Roi Léopold 1er ne s’est jamais trop occupé de politique intérieure, se réservant la diplomatie et la défense nationale, et cela a toujours été respecté par la descendance. Cela ne veut pas dire que nos souverains n’ont aucune influence sur la vie politique. Par leur côté asexué sur le plan linguistique, ils sont un trait d’union pour tous les Belges. Le Roi est lui-même une expression de ce «middelmatisme» que j’évoquais tout à l’heure.

 

- Les Américains sont fiers d’avoir envoyé le premier homme sur la lune. Vous, les Belges, vous êtes fiers de quoi ?

- Il y a eu un pic de fierté en Belgique après la guerre de 14-18. Nous avons été perçus dans toute l’Europe comme le peuple héroïque qui avait tenu tête. Et à cette époque, les Belges s’y sont mis à y croire très sérieusement. Ils ont été vraiment persuadés que de «tous les peuples de la Gaule, ils étaient les plus braves». Là, ils avaient un peu oublié leur sens de l’autodérision car quand César avait employé le terme «fortissimi», cela voulait dire «les plus sauvages». Pas «les plus braves»! Autre motif de fierté, et celui-là n’est pas exagéré, c’est le miracle économique belge qui a eu lieu dans l’immédiate après-guerre et qui connu son point d’orgue avec l’exposition universelle de 1958. En effet, la Belgique a pu supprimer le rationnement du ravitaillement des années avant ses voisins! Nous étions un pays de cocagne. On faisait baver les Français qui avaient alors une image stéréotypée du Belge pétant de santé et roulant dans une grosse berline. On avait gagné la bataille du charbon. L’économie était tellement florissante qu’il n’y avait même pas assez de gens pour travailler. D’où l’arrivée massive des ouvriers italiens. Ce miracle économique n’avait rien à voir avec le plan Marshall des Américains. Au départ, on n’était, trop riche, même pas prévu dans cette aide américaine! Pour des raisons de propagande, on a finalement reçu de l’argent mais cela correspondait exactement à ce que les Etats-Unis nous devaient pour des fournitures à son armée entre 1944 et 1945. Je crois que c’est l’époque où les Belges ont été les plus fiers. Peut-être trop. Il y a eu un sentiment d’autosatisfaction qui nous a empêchés de voir que «cela ne pouvait pas continuer durer», comme aurait dit Paul Vanden Boeynants.

 

- Mais aujourd’hui, quel sentiment de fierté pouvons-nous avoir ?

- Il y a une chose dont les Belges doivent être fiers : des bourrasques économiques, sociales et politiques qui dans d’autres pays auraient provoqué des guerres civiles, des insurrections ou la spirale terrorisme-répression ont toujours pu être résolues pacifiquement chez nous.  Après avoir parfois beaucoup gueulé, on a toujours réussi à s’asseoir autour d’une table. Souvenez-vous comme certains étaient  prêts à s’étriper pour la question des écoles en 1954. Peu après, c’était le pacte scolaire! On pourrait décliner cet exemple à l’envi. C’est que le Belge, dans sa vie privée comme dans sa vie institutionnelle a le génie du bricolage. Et même s’il faut parfois resserrer les boulons, ce qu’il construit tient. C’est d’ailleurs pourquoi je suis très opposé à cette idée de Di Rupo d’un referendum sur l’avenir de la Belgique. On n’a pas besoin de prendre ce risque pour faire durer le pays. Cela conduirait seulement à radicaliser certaines positions et à gonfler le problème.

 

- Il y a également des choses dont les Américains ne sont pas fiers : l’extermination des Indiens, le Vietnam, le Chili, le Watergate… Y a-t-il aussi des taches sombres dans l’histoire de votre pays?

- Aujourd’hui, on reparle beaucoup de la colonisation du Congo, des horreurs commises par Léopold II. Personnellement, cela me sourire…

 

- Il y a tout de même des horreurs qui ont été commises, non ?

- Je rappellerai la boutade de Léopold II : «On m’accuse de leur couper les mains, c’est idiot, je couperais bien tout le reste mais pas les mains, j’en ai besoin». Ensuite, quand on dit qu’il y a eu des millions de morts, j’ai des doutes. Pour évaluer la population du Congo, Stanley avait compté le nombre de personnes qui venaient le long du fleuve pour voir passer ses pirogues et il a multiplié cela par la surface du territoire… On n’a pas non plus découvert de charnier. Que tout n’ait pas été parfait, que des indigènes aient été parfois menés à la chicotte, il faut le reconnaître. Mais prétendre que Léopold II ait été l’Attila de l’Afrique centrale, c’est risible.

 

- On reparle aussi des croisades et du bain de sang qu’elles ont causé. Certains s’indignent que l’on ait ramené l’épée de Godefroi de Bouillon pour l’exposer en Belgique à l’occasion des festivités du 175ème anniversaire ?

- Il y a eu des massacres pendant les Croisades mais c’était les mœurs de l’époque. Il est vain de juger les faits du passé avec des yeux d’aujourd’hui. Pour ce qui est de s’étriper, ce n’était pas réservé aux musulmans ou aux juifs. Sur notre territoire, les luttes de tendances entre chefs féodaux ou entre villes se traduisaient aussi par d’authentiques massacres, style Mâtines brugeoises ou sacs de Dinant et de Liège!

 

- Il n’y aurait donc pas de pages de l’histoire de votre pays dont vous ne seriez pas très fier ?

- Je n’ai pas dit cela! Moi, ce qui m’apparaît interpellant, c’est la seconde guerre mondiale. Aujourd’hui, beaucoup de jeunes pensent qu’en une telle période, ils auraient tous été des résistants. C’est possible et c’est tant mieux si on devait repasser par quelque chose de semblable. Toutefois, la réalité des chiffres appelle à réfléchir. Nous avions 2,5 % de « collabos » et 2,5 % de résistants. Et 95% des gens qui attendaient la fin du match! Le principal mouvement pendant la guerre, c’était le «parti patatiste». Le Belge était fondamentalement antiallemand et antinazi mais de là à risquer sa peau, c’était autre chose. Ca, ce n’est pas très glorieux, même si, après la Libération, il y a eu une « inflation spontanée » de héros. 

 

 

- En fin de compte, Monsieur le professeur, c’est quoi la «Belgitude» ?

- On pourrait reprendre la définition romaine, «La patrie, c’est là où l’on se sent bien». Je crois que l’attachement à la Belgique, c’est cela. Beaucoup de Belges qui vont à l’étranger reviennent avec le sentiment qu’on est tout de même bien chez nous. C’est cela la Belgitude. Nous sommes aussi un extraordinaire pays de liberté. Où l’on peut exprimer les idées les plus abracadabrantes sans courir le moindre risque physique. C’est aussi un pays où vous ne vous occupez pas des voisins tant que les voisins ne s’occupent pas de vous. Je crois que le Belge est un satisfait râleur. Il a un discours à deux vitesses. Beaucoup de Belges pensent que peu ou prou, ce pays a trouvé pas mal d’éléments de la recette du bonheur mais ils ne peuvent pas le dire parce qu’ils auraient l’impression d’y laisser leur libre arbitre et leur franc parler.

 

- De Tintin, Haddock, les Dupont ou Tournesol qui est le plus «belge» ?

- Mais combien vais-je devoir payer de royalties si j’ose encore parler de Tintin!

 

- Allez-y, on vous défendra auprès des «ayants droits» d’Hergé !

- Il y a ce côté un peu sentencieux et pas tout à fait up to date des Dupont. Voyez  quand ils se promènent dans la Chine de 1938 en Mandarins. Il y a un peu de cela chez les touristes belges : une connaissance un peu livresque de l’étranger. Auquel s’ajoute d’ailleurs une tendance à tout juger par rapport à un référent qui soit Belge. Sur une gondole à Venise, le Belge aura tendance à dire : «C’est beau, on dirait Bruges»… Il y aussi le côté boy scout de Tintin, ce petit gars plein de bonnes intentions qui ne comprendrait pas qu’on suspecte sa bonne foi. Et enfin, il y a cet aspect râleur d’Haddock qui, par ailleurs, en bon Belge aussi, investit son héritage dans les briques de Moulinsart. Et vous remarquerez qu’en Belge pragmatique, c’est l’intellectuel Tournesol qu’Hergé présente sous les traits les plus ridicules.

  

- Le fait que ces héros de bande dessinée ne seront pas présents dans l’exposition «Made in Belgium», c’est la dernière «histoire belge» ?

- Non, ça c’est une histoire de fric. Cette absence pour des raisons matérielles montre que la Belgitude n’atteint pas tout le monde.



16:15 Écrit par michelbouffioux | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

22/03/2005

Affaire Dutroux et consorts (120504)

Chronique "Si on me laisse dire", publiée dans le quotidien belge "La Dernière Heure", en marge du procès de Marc Dutroux et consorts

 

«Vous regarderez bien une cassette porno ?» (49 - Le 12 mai 2005)

 

Fabienne F. a fait une partie de ses études d’institutrice avec Michelle Martin. A l’époque, la deuxième accusée du procès d’Arlon était une jeune fille «secrète mais agréable. Un peu pince sans rire, elle avait le sens de l’humour». Outre le fait que Michelle Martin était fort tenue par sa mère, qu’elle ne pouvait pas sortir énormément, «il n’y avait rien à signaler dans son comportement si ce n’est qu’elle était un peu fo-folle quand nous étions en sortie avec les copains. Sans doute, suppose Fabienne, «était-ce parce qu’elle profitait lors de ces moments-là du fait que la bride était un peu relâchée».

 

Comme beaucoup de témoins, hier, Fabienne F. a confirmé que la relation fusionnelle de Michelle Martin avec une mère trop possessive et trop protectrice ne l’a pas préparée à son entrer dans le monde des adultes. Celui où l’on doit assumer ses actes et leurs conséquences. Alors qu’elle vivait encore à Waterloo, Michelle Martin était une petite poupée choyée et coquette. Elle allait tous les quinze jours acheter de nouveaux vêtements. Elle dormait avec maman et n’avait pas de passions ou de hobbies. C’était une vie en vase clos. Une sorte de prison dorée dans laquelle un enfant ne peut pas mûrir. En ce sens, Michelle Martin était certainement un oiseau pour le chat lorsque Dutroux l’a rencontrée.

 

Si des témoins ont par ailleurs confirmé que Michelle Martin avait été l’objet de violences de la part de Marc Dutroux, voire qu’elle avait été réduite à devenir sa chose, d’autres ont aussi constaté que l’accusé semblait s’être volontairement installée dans une vie dénuée de tout sens moral. C’est là, il est vrai, la caractéristique des «témoignages de moralité» lors des procès d’assises : on entend généralement tout et son contraire.   

 

Cependant, certaines anecdotes en disent long. Revenons à Fabienne F. En 1984, Michelle Martin l’invite à Goutroux. Cela se passe quelque temps après qu’elle se soit installée avec Marc Dutroux. Le témoin raconte : «J’ai découvert une autre femme. Dans la maison, il y avait un désordre indescriptible. Comme entrée en matière, elle m’a expliqué que, peu de temps avant mon arrivée, un copain de son compagnon était passé à la maison et qu’elle lui avait passé une cassette porno pour patienter en attendant l’arrivée de son compagnon.Je n’ai pas relevé…». Il est question ensuite d’une sortie au restaurant. Fabienne F. raconte : «Elle a voulu mettre son bébé au lit avant de partir en expliquant que de toute façon, il faisait sa nuit. Je n’ai pas accepté et, in fine, on est parti avec le petit Frédéric». La soirée s’achèvera dans une boîte tandis que le nourrisson était remisé dans la voiture…

 

 «A l’époque, explique Fabienne F., «Martin m’avait expliqué que son compagnon était parti tous les week-end pour aller voir les filles. Et elle ne semblait pas s’en émouvoir plus que cela. Je me suis dit que c’était leur façon de vivre. Plus tard, lors d’une autre sortie avec elle, j’ai remarqué qu’elle ne se privait pas de se laisser draguer. ‘De toute façon, disait-elle, Marc vivait de la même manière’. Plutôt que soumise, elle me paraissait envoûtée par son homme».

 

 

 

 

 



09:35 Écrit par michelbouffioux | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

21/03/2005

Affaire Dutroux et consort (110504)

Chronique "Si on me laisse dire" publiée dans le quotidien belge "La Dernière Heure", en marge du procès de Marc Dutroux et consorts.

 

C’est ma prière (48 - Le 11 mai 2005)

 

Sainte Michelle priez pour nous ! A entendre certains témoins de moralité de la deuxième accusée du procès Dutroux, on en arriverait à se demander ce qu’elle fait dans le boxe d’Arlon. Certes, Martin a annoncé son projet de rentrer dans les ordres, le jour venu de la libération qu’elle escompte… Mais pour l’heure, il me semble un peu prématuré de lui donner le bon Dieu alors que ses confessions diverses – et pas toujours constantes- laissent entières des zones d’ombres essentielles de cette affaire.

 

Je pense ici aux premières déclarations de Martin sur l’association de malfaiteurs présumée qui est jugée à Arlon. Elle était beaucoup plus limpide à cet égard en début d’enquête qu’aujourd’hui. Et je pense surtout au récit incohérent qu’elle et son mari ont construit sur la période de séquestration de Julie Lejeune et de Melissa Russo. Et quand je pense à cela, il m’importe peu de savoir que Martin mette plus de couleur dans les dessins qu’elle réalise en prison; Qu’elle se soit mise à suivre les cours d’un atelier de couture ou à lire la Bible.   

 

Certes, l’objectivité impose d’écrire ici que la vie de Martin n’a pas toujours été rose avec Dutroux. En regard de ce constat, on a aussi appris que cette accusée était parfaitement capable de discerner le bien du mal. Et notamment lorsque son psychopathe de mari enlevait des enfants aux quatre coins du Royaume. En 1986, déjà, Michelle Martin avait plaidé sa cause en arguant du fait qu’elle aurait été emportée, malgré elle, sur le chemin de la criminalité par l’homme de sa vie. On ne peut que constater que cette manière de se défendre, correspondant selon certains psychiatres à «un déni complet de responsabilité», n’a guère évolué quelques années (et quelques victimes) plus tard.

 

Mon propos n’est pas ici d’imposer une idée selon laquelle Michelle Martin n’a pas droit à la parole; Que, quoiqu’elle dise, cette femme devrait être suspectée de mensonge. Il y a une place pour l’expression de remords dans ce procès qui manque de vérité comme l’affamé manque de pain. Pourtant, il ne suffit pas de veiller à la forme. Il ne suffit pas de soigner les formules de politesse et le timbre de la voix. Il ne suffit pas, en somme, de pousser de grands cris de sincérité pour convaincre.  

 

On nous a appris hier qu’après deux ou trois mois de détention, Michelle Martin semblait déjà moins «déstructurée», qu’elle a ensuite entamé une période de «reconstruction» qui a pris deux ans et que depuis elle est plus «combative», qu’elle en est même arrivée à parler avec le «je» et  à «concevoir des projets d’avenir». Entendant cela, je n’ai pu m’empêcher de penser à deux autres femmes. Je les ai rencontré pour la première fois, il y a bien des années. Elles cherchaient à savoir ce qui ce qui était arrivé à leurs petites filles. Elles cherchent toujours. Portant des questions sans réponses comme la croix d’un calvaire sans fin. Sainte Michelle serait-elle disposée à nous offrir un miracle? Un miracle qui s’appellerait vérité? C’est ma prière. Amen.




12:45 Écrit par michelbouffioux | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

18/03/2005

A propos de la Belgique (100305)

Entretien publié dans l'hebdomadaire belge "Ciné-Télé Revue", le 10 mars 2005

Olivier Maingain, président du FDF

«L’avenir de la Belgique ? Posons la question aux citoyens»

 

C’est sur fond de querelles communautaires que la Belgique fête son 175ème anniversaire. Une dispute de plus entre flamands et francophones. Cette fois à propos de la scission de l’arrondissement électoral de Bruxelles-Halle-Vilvorde. Un débat de trop? «A quoi bon encore chercher des formules de compromis avec les partis flamands quand on sait que l’accord d’aujourd’hui sera toujours remis en question dès le lendemain», s’interroge le président du FDF, Olivier Maingain. Pour lui, «il est grand temps de crever l’abcès», «de mettre fin à un climat malsain entretenu par les partis flamands». Et d’estimer qu’«il faut consulter la population sur la volonté de vivre ensemble et sur les objectifs et valeurs communes qu’elle veut partager». «Je suis convaincu qu’il n’y a pas une majorité en Flandre pour en finir avec la Belgique», estime l’homme politique bruxellois.

 

- En octobre 1832, soit très peu de temps après l’indépendance de la Belgique, l’homme politique français Charles Maurice de Talleyrand disait ceci : «Les Belges ? Ils ne dureront pas. Ce n’est pas une nation, deux cent protocoles n’en feront jamais une nation. Cette Belgique ne sera jamais un pays, cela ne peut tenir…». En 2005, la Belgique «tient» toujours, mais beaucoup se demandent pour combien de temps?

- Je ne tiens pas à faire de pronostic sur l’avenir de la Belgique. Je me contenterai seulement de deux constats. Primo, il vrai que l’Etat belge a pu surmonté beaucoup d’écueils pendant ses 175 ans d’existence mais dans le même temps le contrat qui lie ses deux principales communautés a été l’objet répété de coups de canifs. Secundo, on s’interroge de plus en plus sur la volonté d’encore vivre ensemble de certains citoyens du nord du pays. Pour moi, il est grand de temps de crever l’abcès. Il faut avoir la volonté de dire aux Flamands : «maintenant nous voulons voir clair dans vos intentions réelles». Et ainsi, mettre fin à cette situation d’hypocrisie entretenue par les partis politiques du nord du pays. Un récent sondage à montré que 70% des flamands étaient encore fier d’être belge. C’est bien de disposer d’une telle indication, mais une consultation démocratique directe ce serait encore mieux.

 

- Vous êtes donc favorable à l’idée de référendum sur l’avenir de la Belgique lancée par le président du PS, Elio Di Rupo?

- Je suis favorable à la tenue d’un tel référendum pour autant que l’on pose de vraies questions à la population. Se contenter de demander aux citoyens belges si ils veulent encore vivre ensemble me semble trop court. Une telle consultation devrait aussi apporter des réponses sur le «comment vivre ensemble», avec quels objectifs et quelles valeurs partagées. Par exemple, veut-on le maintien de la sécurité sociale commune à tous les citoyens belges de ce pays ? Veux-t-on que l’on protège les minorités dans ce pays où qu’elles soient établies? Et ainsi de suite… Il ne faut jamais avoir peur de consulter la population. La Suisse est un pays qui a plusieurs communautés et qui n’hésite pas à recourir au référendum. Des divergences d’opinion entre romands, alémaniques et italophones peuvent apparaître. Et alors? Cela ne conduit pas pour autant à une situation de guerre civile! Je suis donc pour que l’on pose les vraies questions aux citoyens du Nord, du centre et du Sud et, bien entendu, avec des collèges électoraux distincts parce que si les sensibilités devaient être différentes, il faudrait que cela apparaisse clairement. Ayons la franchise de ne plus nous abriter derrière le discours des partis politiques pour savoir quelles sont les intentions réelles des citoyens. A partir de là, je reste persuadé qu’un contrat clair et juste pourra être établi entre les communautés. De toute manière, il faut mettre fin à ce climat malsain qui règne au Nord du pays où, sous la pression du Vlaams Belang, on presse les Francophone de faire des concessions inacceptables à la Flandre nationaliste parce que sans cela les extrémistes seront encore plus fort.

 

- Justement, ne craigniez-vous pas que la tenue d’un tel référendum donnerait une dangereuse tribune de choix à ces courants extrémistes flamands ?

- Non, ce serait peut-être l’occasion de leur briser le cou une fois pour toute. De faire apparaître qu’il ne sont pas en phase avec ce que veut vraiment la majorité de la population flamande.

 

- Mais si le résultat devait aller dans le sens des indépendantistes flamands ?

­- Je suis plutôt convaincu qu’il n’y a pas une majorité en Flandres pour en finir avec la Belgique. Je ne crois pas plus qu’il y en ait une pour la scission de la sécurité sociale. Néanmoins, comme chacun, je n’ai pas d’instrument objectif pour l’affirmer haut et fort. La parole du peuple flamand a été capturée sur ces points essentiels par les partis politiques. Et si par extraordinaire, le résultat devait aller dans le sens des indépendantistes flamands? Et bien, je trouverais utile qu’on le sache. Les Francophones en tireraient les conclusions. Dans ce cas, il ne servirait à rien de rester accroché à une sorte de mythologie ou de nostalgie belge.

 

- Vous estimez que, sur le terrain communautaire en tous cas, les partis flamands ne représenteraient plus le sentiment profond de la population flamande ?

- Il y a des sondages qui montrent  que sur des thèmes comme la scission de Bruxelles-Halle-Vilvorde, la population flamande est loin d’être aussi radicale que ce que prétendent les partis du nord du pays. Dans le même ordre d’idées, je ne suis pas certain que l’opinion publique flamande soit d’accord avec ce que je considère être une politique à la limite du racisme; Celle qui consiste à refuser des logements sociaux à ceux qui ne peuvent prouver qu’ils sont des flamands pur jus en passant un examen linguistique… Je constate que sur nombre de thèmes, notamment institutionnels, il existe des avis pondérés dans le nord du pays. Pourtant, je cherche désespérément la force politique flamande qui s’en ferait le relais. Même un parti politique comme Groen se sent obligé de devenir plus flamand alors que les Verts du nord du pays auraient certainement un espace politique plus grand s’ils respectaient leurs convictions fédérales.

 

- Le président du FDF est-il d’abord belge, européen ou bruxellois ?

- Je me sens d’abord très européen. Je crois que c’est aussi le sentiment de beaucoup de jeunes en Belgique. Il faut donner une dimension humaine à la construction européenne. Je suis pour l’Europe des citoyens, une Europe qui donnerait plus de possibilité aux populations de poser des choix politiques par le suffrage universel direct. Je rêve de l’élection d’un président de conseil européen au suffrage universel.

 

- Vous êtes européen avant d’être Belge ?

- Je suis respectueux du pays dans lequel je vis et de ses institutions sans tomber dans une sorte de belgicanisme niais.   La Belgique n’a de sens que si elle se fonde sur un contrat qui est respecté au bénéfice de toutes les communautés. Si il devait s’avérer à l’avenir que cela est impossible, il faudrait au niveau francophone, envisager d’autres horizons. Mais nous n’en sommes pas encore là.

 

- Et vous mettez «bruxellois» en troisième position ?

- Je suis aussi Bruxellois et francophone. Je ne vais pas dire que c’est synonyme, mais c’est tellement proche. Toutefois, je ne fais pas partie de ceux qui développent le discours régionaliste identitaire parce que cela me semble contradictoire avec l’universalisme qui imprègne notre culture française. Je suis donc un fédéraliste convaincu : nous avons voulu que Bruxelles soit une région à part entière, que les bruxellois soient maître chez eux, mais pas au point de vouloir leur plaquer une identité factice, inspirée d’un bilinguisme généralisé.

 

- Alain Destexhe, sénateur MR, vient de sortir un livre sur le déclin wallon. Le député wallon MR Serge Kubla répond  par voie de presse que la démarche de ce «Bruxellois» l’irrite au plus haut point et il ajoute «chacun chez soi». Un Bruxellois n’est pas chez lui en Wallonie?  

- Un Bruxellois est chez lui en Wallonie et l’inverse est vrai également. Cette polémique est d’ordre psychologique. Alain Destexhe a commis une maladresse énorme. Nombre de wallons estiment que pendant trop longtemps, certains bruxellois, plus particulièrement une certaine élite bourgeoise, a snobé les problèmes de la Wallonie. Et il est vrai que les wallons n’ont pas toujours eu le soutien des décideurs économiques et politiques bruxellois pour aider  à leur redressement économique et social. En ce sens, venir dire aujourd’hui aux Wallons qu’il sont toujours nulle part est profondément choquant et inacceptable. Je vais souvent en Wallonie et mes discours portent

comme titre : «Bruxelles solidaire de la Wallonie». Pour montrer combien Bruxelles est une chance supplémentaire pour les Wallons, plutôt qu’un obstacle. Je ne vais pas dire au Wallons ce qu’ils doivent faire. C’est une autre approche. M. Desthexe doit changer radicalement d’optique si il veut être crédible.

 

- On a parfois le sentiment qu’au nord et au sud, on vit dans deux pays différents. Les flamands ont leurs personnalités, leur télé, leur culture. Idem du côté francophone…

- Il faut nuancer ce constat. Bien entendu que nos références culturelles et intellectuelles ne sont pas les mêmes. Nous avons une vie culturelle qui nous amène plus à nous intéresser à ce qui se passe en France, mais pour autant est-ce que nos communautés sont des mondes étanches? Dans l’espace européen, de plus en plus de gens bougent. Pour voir des expositions, des évènements culturels, sportifs et autres. Fondamentalement, l’interpénétration culturelle existe encore.  Au niveau de la population et dans la vie de tous les jours, je ne crois pas qu’il y ait cette sorte d’incompréhension que l’on décrit parfois. Le nœud du problème est ailleurs. Matraquée par trop de ses médias et de ses partis politiques, l’opinion publique flamande tend à perdre certains repères démocratiques. C’est là que se trouve le vrai danger.

 

- De sorte que 59% des flamands ne sont pas opposé à une participation au pouvoir du Vlaams Belang…

- C’est perturbant et surtout très inquiétant. A cet égard, il convient de faire une mise en garde très claire : si après les élections communales, on constate que certaines forces démocratiques flamandes ont recourt à l’extrême droite pour former des majorités, il y aura un réel problème de coexistence en Belgique. Dans mon esprit, le cordon est déjà rompu par certains partis démocratiques flamands qui ont emprunté des pans entiers de discours au Vlaams Belang. Si cela va plus loin, quel parti francophone pourra encore assumer le fait de former une majorité au fédéral avec des partis qui s’allient par ailleurs aux héritiers du nazisme et de la collaboration.

C’est cela qui perturbe le plus le paysage politique en ce moment : ce grand dérapage qui semble s’annoncer en Flandre. Et dans le débat institutionnel, cette donne-là pèse lourdement. C’est pourquoi aucun accord institutionnel ne sera possible avant les élections communales : nous devons d’abord vérifier la sincérité des partis démocratiques flamand en termes de cordon sanitaire.

 

- Imaginons qu’un jour que le Vlaams Belang entre au gouvernement flamand ?

- Dans ce cas, il est fort probable que la Belgique ne puisse plus exister. Plus aucune coopération entre les régions ne sera possible. Cela ne veut pas dire que je ne soutiendrais pas les vrais démocrates flamands qui lutteraient contre une telle aventure politique. Mais vraiment, je ne vois pas comment la Belgique pourrait survivre à cela.

 

- Y-a-t-il un équivalent du FDF, côté néerlandophone?

- Non. Parce que nous ne sommes pas un parti nationaliste. Nous sommes allergiques au repli identitaire et égoïste qui caractérise le nationalisme flamand actuel. Un nationalisme flamand d’émancipation était autrefois légitime mais aujourd’hui, ce qui se passe n’a plus rien à voir avec cela. Le repli identitaire aboutit en réalité à aménager une voie triomphale au Vlaams Belang ; Il ne faut plus s’en cacher : bon nombre d’hommes politiques flamands ne sont plus éloignés, tant dans le discours que dans la pratique, de ce que voudrait le Vlaams Belang à propos des étrangers, en ce compris bien évidemment les «étrangers francophones». C’est cela que nous combattons : le flamingantisme; Nous ne serons jamais des nationalistes francophones qui se positionneraient pas opposition à une autre communauté.

 

- En 1912, Jules Destrée écrivait dans sa «Lettre au Roi» que «le Flamand ne recule jamais. Il a la douce obstination du fanatisme…»

- Je ne suis pas d’accord dans la mesure où il faut toujours réfuter les généralisations abusives. Mais je dois bien constater que du côté des forces politiques flamandes – ce qui ne veut pas dire du côté de tous les citoyens flamands- il y a une sorte d’obstination à vouloir détricoter l’Etat belge et à imposer les réformes institutionnelles de manière unilatérale et sans respecter les accords antérieurs… Des fois, l’on s’interroge : à quoi bon encore chercher des formules de compromis quand on sait que l’accord d’aujourd’hui sera toujours remis en question dès le lendemain… C’est un jeu de dupe.

 

- Dernière étape de cette remise en question perpétuelle, le débat sur la scission de l’arrondissement électoral de Bruxelles-Halle-Vilvorde. Les francophones céderont-ils ?

- A ce propos, je me réjouis que les partis francophones ont pu prendre une position commune le 11 janvier dernier : pas de scission si il n’y a pas d’élargissement du territoire de Bruxelles aux communes à facilités, lesquelles sont majoritaires peuplées de francophones. Par le biais de cette scission, c’est une frontière d’Etat que les Flamands veulent nous imposer. C’est la première étape du confédéralisme : faire émerger deux Etats, la Flandre d’un côté et la Wallonie de l’autre. Encerclé par la Flandre, les liens de Bruxelles avec la Wallonie seraient niés, de même d’ailleurs que son statut de région à part entière. Bref, c’est tout ce que l’on ne veut pas.   

 

Mais les flamands veulent une scission sans contrepartie ?  

Alors, ils n’auront rien. Ils doivent au moins accepter l’élargissement de la Région bruxelloise qui permettrait une continuité géographique de Bruxelles vers la Wallonie et qui permettrait aux francophones de la périphérie de ne pas rester en Flandre. S’ils veulent leur Etat flamand, il y aura de l’autre côté une unité inébranlable entre Bruxelles et la Wallonie.

 

- Certains seraient prêts à discuter d’un «petit élargissement». Votre collègue au parlement, M. Viseur (CDH) évoquait la piste de Rode Saint Genèse…

- C’est beaucoup trop peu. Demandons l’avis des gens habitant dans les communes à facilités voire au-delà.  La consultation populaire est techniquement possible sur le plan local.

 

- On voit mal comment les positions en présence vont déboucher sur un compromis ?

- Il faut prendre le temps. La pire erreur serait de vouloir régler ce débat dans l’urgence. Il vaut mieux, du côté francophone, bloquer les choses tant que l’on n’avancera pas sur nos revendications.

 

- Faisons un peu de politique fiction. Imaginons que le «génie» belge qui a toujours trouvé des compromis ne suffise plus un jour à empêcher le séparatisme…

- Dans ce cas, ce serait la Flandre qui serait la principale perdante. Bien plus que la Wallonie et Bruxelles. Les flamands perdraient à coup sûr Bruxelles et son rayonnement européen… C’est pour cela d’ailleurs que je n’ai jamais vraiment cru qu’ils veulent le séparatisme. Ils souhaitent le confédéralisme qui revient à vouloir les avantages du séparatisme sans en avoir les inconvénients.

 

- C'est-à-dire ?

- Ils veulent que ce qui se passe en Flandres, en ce compris  Bruxelles dans leur esprit, ne regarde que la Flandres. Dans ce cas, ils seraient mêmes prêts à accorder un régime de facilité pour les francophones à Bruxelles… En parallèle, ils maintiendraient certaines formes de solidarité minimales et limitées dans le temps avec la Wallonie. Mais il n’iront pas jusqu’au séparatisme parce qu’ils se rendent compte qu’il serait difficilement envisageable que l’Etat «Flandres» demande sont adhésion à l’Europe. Ca ferait mauvais genre et cela amènerait peut-être les Européens à s’interroger sur la vocation de Bruxelles en tant que capitale européenne. Avantage escompté : placer Bruxelles dans le giron de la Flandre. Inconvénient évité : ne pas devoir supporter les critiques de l’Europe.

 

- Mais si on devait tout de même arriver au séparatisme que deviendrait Bruxelles ?

- A Bruxelles d’exprimer ses préférences. Personnellement,  je préconiserais de faire l’unité avec la Wallonie;  Une Belgique résiduelle en quelque sorte. Je suis très hostile à  l’idée du district européen et international que défend Charles Piqué (PS) parce que Bruxelles échapperait à la volonté des Bruxellois. Cela deviendrait une ville sans âme, une ville de bureaux racrapotée sur sa fonction administrative. L’idée du district de Bruxelles se concilie finalement bien avec les vues confédéralistes de la Flandre qui y conserverait une fonction européenne et internationale.

 

Et si la Wallonie pensait à un rattachement à la France?

Que le choix se fasse par volonté populaire. Mais je crois que la pire des erreurs que feraient les Wallons, ce serait de concevoir leur avenir sans Bruxelles. Il n’y a aucune raison qu’ils renoncent à la plus value en terme d’économie et d’emploi que représente cette ville. Chaque fois que je vais en Wallonie, je leur dis qu’être présent à Bruxelles, c’est un avantage en termes d’emploi, y compris d’emploi à créer en Wallonie.

 

- Paul Henri Gendebien, partisan du «rattachement» de la Wallonie et de Bruxelles à la France déclarait récemment à «La Libre Belgique»: «La Belgique ne fêtera pas ses 200 ans. La nation flamande se prépare à accoucher d’un Etat, la République de Flandres. Or, deux Etats ne peuvent vivre sur le même territoire. Le plus faible s’effacera, à savoir la Belgique dont la déliquescence a déjà commencé. (…) Il serait plus rationnel de préparer un autre avenir (ndlr : le rattachement à la France) plutôt que de regarder en arrière vers un mythique paradis perdu, qui, de tout façon, ne ressuscitera plus»… Trop pessimiste?

- Gendebien est un bon analyste politique et je peux le rejoindre dans certaines de ses analyses. Mais il y a une sorte de romantisme dans son discours qui lui fait fuir les réalités immédiates. Je préfère d’abord me battre sur les enjeux d’aujourd’hui comme Bruxelles-Halle-Vilvorde que de me réfugier dans une perspective indéterminée dans le temps. Pour le moment, la thèse d’un rapprochement avec la France, - plutôt qu’un rattachement- en cas où l’inéluctable se produirait, est sans doute présente en arrière-fond dans l’esprit de beaucoup de décideurs francophones. Pour autant, je ne crois pas que ce soit la priorité du débat politique actuel.

 

- Il y a des craintes qui sont exprimées en ce qui concerne le séparatisme, mais il y aussi des signaux qui se manifestent dans l’autre sens. Certains, même du côté flamand, parlent de pause nécessaire dans les réformes institutionnelles, voire même de la nécessité «renationalisation» de certaines compétences…

- Je suis ouvert au débat mais ne nous trompons pas, c’est peut-être un calcul de certains hommes politiques flamands : Affirmer d’une part qu’on va remettre certaines compétences en commun pour mieux faire accepter le transfert de nouvelles compétences vers les régions et communautés…

 

Comment êtes-vous perçu en Flandre ?

J’ai souvent été diabolisé par les médias, mais je constate que, récemment, un quotidien de référence comme le «Standaard» m’a longuement interviewé. Peut-être le signe d’un nouveau questionnement au nord du pays. Peut-être que certains sont en train de comprendre que nous sommes les meilleurs alliés des flamands qui souffrent des excès du flamingantisme. J’ai le sentiment que ces flamands-là sont de plus en plus nombreux mais qu’ils trouvent difficilement à s’exprimer. C’est d’ailleurs pour cela aussi que le référendum serait une bonne chose.

 

Cela vous plairait d’aller sur les plateaux des grandes émissions politiques de la télé flamande comme l’ont récemment fait Elio Di Rupo et Didier Reynders?

Tout à fait. Je suis preneur et je pourrais tenter de m’exprimer  dans la langue de Vondel. Bientôt, la VRT va me suivre pendant toute une journée, c’est peut-être le prélude à une invitation.

 

Que diriez-vous aux Flamands ?

Que nous pourrions nous entendre, mais que nous devons rénover la maison Belgique. Pour ce faire, il faut négocier un pacte de respect fondé sur des valeurs démocratiques communes. La réflexion, elle est là : quels sont les valeurs que nous voulons partager et défendre ensemble.

 

On dit parfois que les derniers «liants» belges sont plutôt la Monarchie, l’équipe nationale de foot, l’une ou l’autre joueuse de tennis…

Moi je voudrais que si il y a encore un projet d’avenir pour l’Etat belge, il soit fondé sur quelque chose de plus significatif. Dire que l’on se retrouve autour de la bière, des frites et des Diables rouges me semble très court. Essayons plutôt de nous distinguer par une volonté réelle de compréhension qui déboucherait sur un contrat commun pour des valeurs partagées.

 

Si vous deviez prendre l’image d’un couple ? 

Je dirais qu’on ne cohabite pas longtemps dans un couple si chacun n’y trouve pas sa juste part et la reconnaissance de ce qu’il est.

 


16:09 Écrit par michelbouffioux | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |