17/03/2005

A propos des soins de santé en Belgique (100305)

Entretien publié dans l'hebdomadaire belge "Ciné-Télé Revue", le 10 mars 2005.

 

Oscar Grosjean : «Il y a trop d’hôpitaux en Belgique!»

 

Oscar Grojean est chirurgien, agrégé de l’enseignement supérieur et maître de stage. Collaborateur de l’Université de Liège, il a poursuivi des travaux de recherche, particulièrement en transplantation. Il a également effectué une dizaine de missions chirurgicales, notamment avec Médecins sans Frontière, en Afrique et au Proche-Orient. C’est un homme expérimenté qui nous parle; Un médecin en fin de carrière qui n’a plus besoin de se faire une clientèle, ni de plaire à ses confrères. Critique sans langue de bois d’un système de santé qui favorise la surconsommation médicale au détriment de l’assurance-maladie et, parfois même, de la santé des patients. (1)

 

- Ces derniers jours, les «blouses blanches» ont entamé des actions de grève pour dénoncer leurs conditions de travail. Que pensez-vous de ce mouvement social ?

- Je le comprends. Il n’est pas illégitime pour les infirmières de réclamer de meilleures conditions salariales alors qu’elles remplissent une mission importante, lourde et très astreignante. Notamment en termes d’horaires et de responsabilité. Celles-ci sont les victimes parmi d’autres d’un système hospitalier qui investit plus dans le matériel que dans l’humain. Il suffit de regarder les chiffres de ces dix dernières années pour constater que la part revenant à l’achat d’appareillages divers a plus que décuplé, tandis que celle relative aux honoraires et aux salaires est restée pratiquement inchangée. Une meilleure rémunération de l’humanité des soins me semble donc indispensable et ce d’autant plus que bien des investissements en matériels et technologies cachent des intérêts qui n’ont rien à voir avec la qualité des soins.

 

- Ceux-ci sont plutôt liés à une certaine logique économique ?

- Exactement. Il y a trop d’hôpitaux en Belgique et, dans ce contexte de grande concurrence, ceux-ci sont désormais gérés comme des entreprises privées plutôt que comme des services publics. Leur but est d’être présent sur tous les terrains afin de capter un maximum de patients. En fait, il faudrait plutôt parler de «clients». L’hôpital X achète telle technologie ? Immédiatement l’hôpital Y, à quelques kilomètres, estime qu’il doit en disposer aussi. Le corollaire de cette logique économique de l’offre est évidemment que ce qui est acheté doit être rentabilisé avec un maximum de profit. Dès lors, les médecins sont incités par les gestionnaires à faire tourner les machines. Par exemple, un matériel d’une valeur d’un million d’euros sera amorti sans difficulté si les médecins garantissent une prescription de dix examens par jour, remboursés par l’Etat, disons à concurrence de 150 euro l’unité. Avec les bénéfices collatéraux et les aides des pouvoirs publics pour acquérir les équipements, en moins de deux ans l’investissement devient hautement rentable!

 

- Par contre une infirmière de plus, ce serait une charge financière?

- Vous avez tout compris! Mais là où la dérive devient encore plus inacceptable, c’est quand l’on constate que des patients en arrivent ainsi à être l’objet d’actes médicaux totalement inutiles au diagnostic. Nombres d’épreuves fonctionnelles respiratoires, d’imageries médicales, de biologies étendues ou d’examens cardiologiques sophistiqués sont motivés uniquement par le gain escompté… pour la structure hospitalière. Je vous donne un autre exemple significatif de cette dérive économique. De services pédiatriques de très haut niveau existent en Belgique or les lits de ceux-ci sont sous occupées. Il y a quelques années, le ministre fédéral Colla a voulu rationaliser. L’idée était que, sauf cas d’urgence, les enfants de moins de 14 ans seraient uniquement envoyés dans ces centres bien équipés pour les recevoir plutôt que d’être soignés dans des hôpitaux pour adultes. Sous la pression de plusieurs hôpitaux wallons, la Région a aussitôt donné l’autorisation à ceux-ci de créer de toute pièces des services de pédiatrie de 15 lits, le minimum légal, afin de pouvoir continuer à hospitaliser des enfants et adolescents pour appendicectomies, circoncisions, amygdalectomies… Voyez-vous, le manque à gagner aurait été trop important! Le problème, c’est qu’avec 15 lits seulement, une unité de pédiatrie ne saurait s’attacher à temps plein les services de pédiatres spécialisés ni a fortiori de chirurgiens, orthopédistes, urologues, anesthésistes, réanimateurs pédiatriques, comme il se devrait dans un pays évolué. On dupe les parents en leur faisant miroiter qu’ils ont un service pédiatrique tout près de la maison. Et effet, il y a des locaux avec des beaux petits lits mais ils ignorent qu’en faisant quelques kilomètres de plus, ils pourraient trouver une unité pédiatrique de haut niveau où leur enfant pourrait être soigné dans des conditions optimales.    

   

- C’est assez effrayant !

- Ce n’est qu’un exemple. On pourrait en dire autant de certains services de neurochirurgie ou de chirurgie cardio-vasculaire. A cela s’ajoute le phénomène de ces spécialistes qui se vendent un peu comme des sportifs professionnels. Il faut savoir que la prise en charge de certaines pathologies lourdes qui impliquent des actes chirurgicaux inhabituels est une affaire financière intéressante pour les hôpitaux. Dès lors, dans le contexte de concurrence que j’ai déjà décrit, des institutions de moindre importance s’efforcent de recruter des «grosses pointures» de la chirurgie pour des activités ponctuelles –chirurgie thoraciques, vasculaires, hépatiques, neurologiques. Là où le bas blesse, c’est que ces opérations se passent alors dans un contexte où les mises au point et surtout le suivi postopératoire ne sont pas assurés comme ils le devraient. C’est la santé du patient qui est ainsi mise en péril pour cause de recherche de profit ! Cela devrait être interdit. Les pathologies lourdes ne devraient être traitées que dans des centres hospitaliers dont la compétence à les prendre en charge est reconnues par la communauté médicale, les assurances et les responsables de la santé publique.

 

- Dans ce contexte, on pourrait craindre que des personnes se trouvent à l’hôpital parce qu’elles rapportent à celui-ci, non pas parce que cela est nécessaire à leur santé ?  

- Je crains malheureusement de devoir vous répondre que c’est bien le cas. Un pourcentage important de lits d’hôpitaux est occupé par des patients dont le seul mal est l’âge avec son cortège de faiblesses naturelles. Pas mal de ces personnes seraient mieux chez elles ou, si cela n’est plus possible, dans un environnement adapté aux personnes âgées où l’on veillerait à leur confort physique et mental… Au lieu de profiter de leur dégradation physiologique pour les transformer en malades et les parquer dans les hôpitaux où elles sont victimes d’une médecine et d’une chirurgie abusives qui les explorent et les opèrent jusqu’à leur dernier souffle. Il y a trop d’hôpitaux mais pas assez d’hospices, de béguinages, de logements adéquats et d’attentions sociales à domiciles. Il faudrait redistribuer les cartes.     

 

- Face à cette «surmédicalisation», comment le patient peut-il réagir ?

- Il doit développer son esprit critique. J’ai pu constater dans ma carrière que des personnes qui étaient capables de multiplier les comparaisons et les tests lors de l’achat d’une voiture acceptaient par contre de se faire opérer sans poser la moindre question. Pour bien faire, il faudrait que le diagnostic d’un spécialiste soit toujours évalué par le médecin de famille. Ce dernier est celui qui connaît le mieux les antécédents médicaux du patient, en ce compris ses habitudes de vie, sa psychologie. C’est lui qui devrait être, comme c’est le cas en Finlande, au sommet de la hiérarchie médicale. Seul ce médecin traitant est réellement habilité à parler avec le patient pour qu’il puisse ou non donner son «consentement éclairé» à une opération. Malheureusement, la Belgique compte plus de spécialistes que de généralistes et c’est la tendance inverse qui s’installe. Les patients pris dans le contexte hospitalier et transférés du service de médecine au service de chirurgie sont empêchés de prendre d’autres avis, de se faire expliquer par leur médecin traitant les tenants et les aboutissants du traitement proposé, de se voir présenter des alternatives thérapeutiques et surtout de bien réaliser les risques. C’est pourquoi, sauf urgence, l’hospitalisation devrait toujours être interrompue entre la mise au point diagnostique et le traitement chirurgical. Cela doit laisser le temps au médecin traitant de s’entretenir avec le patient, de peser avec lui le pour et contre. Et c’est d’ailleurs à ce seul médecin de famille qu’il devrait ensuite revenir de prescrire l’intervention, comme il le fait pour un médicament.

 

- Malheureusement, il semble que beaucoup de patients croient bon de court-circuiter leur médecin généraliste pour directement s’adresser à des spécialistes. Et qu’en plus, ils soient souvent demandeurs d’examens sophistiqués ou même d’interventions chirurgicales superflues…

- C’est un fait. Et l’abondance de l’offre médicale et chirurgicale dans ce pays renforce le phénomène. Prenons le cas d’un chirurgien qui hésiterait à une gastroplastie à une personne qui se trouverait trop grosse mais qui aurait surtout besoin de plus bouger et de manger de manière plus équilibrée. La réaction déontologique dans un tel cas doit être de proposer à la personne de chercher une aide psychologique accompagnée d’une exploration métabolique et d’essais diététiques. Malheureusement, si le patient est déterminé, il trouvera toujours quelqu’un qui acceptera de lui faire cette opération qui est pourtant loin d’être sans risques pour son confort de vie future. Ensuite, on le retrouvera peut-être dans une association de défense des opérés de gastroplastie pour prévenir les suivants de ce qui peut les attendre : une vie à maigrir et à vomir, une cascade de chirurgies plastiques et une invalidité majeure irréversible. Cet exemple ouvre sur un autre axe essentiel de la réflexion : pour être critique, il faut disposer d’un minimum de connaissance. Et c’est pourquoi l’éducation à la santé devrait commencer dès l’école fondamentale. Pour que les citoyens- patients intègrent définitivement l’idée que le meilleur des traitements, le meilleur des médicaments, cela reste l’hygiène de vie. Pas de tabac, peu d’alcool, une demi-heure de marche par jour et une alimentation équilibrée.

 

Pour en savoir plus

Oscar Grosjean vient de publier «La santé à quel prix ? Pour un système de soins efficace et solidaire» aux Editions Couleur Livres (www.couleurlivres.be). On y trouvera aussi des développements forts intéressants sur la surconsommation de médicaments et le fonctionnement de l’industrie pharmaceutique. A lire d’urgence!

 




12:58 Écrit par michelbouffioux | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

Commentaires

Je relai votre avis du sujet, et nous vous suis vraiment reconnaissant d'avoir donnée autant de renseignement sur votre blogue.

Écrit par : cotes france honduras | 15/06/2014

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