03/03/2005

A propos de l'Eglise catholique (240205)

Entretien publié dans l'hebdomadaire belge "Ciné-Télé Revue", le 24 février 2005 

 

Patrice Gourrier, prêtre français :

«La souffrance du pape est instrumentalisée!»

 

«C’est dommage que nous, les chrétiens, aussi bien catholiques que protestants, nous soyons si intelligents, si forts, pour mettre de beaux et grands principes sur le papier et si faible ensuite, si peureux et craintifs quand il s’agit de donner la vie à ces principes.» Le propos est celui de Don Elder Camara, l’archevêque de Recife qui consacra sa vie pastorale à dénoncer la pauvreté sur le continent sud-américain et dans le monde. C’est aussi l’une des phrases que le prêtre français Patrice Gourrier a choisi de mettre en exergue dans le livre coup de gueule qu’il vient de publier. Son titre : «Lettre ouverte au prochain pape. Face aux barbaries modernes : insouciance ou devoir de révolte» (1). Un plaidoyer sans langue de bois pour une Eglise qui se profilerait plus par sa lutte contre les atteintes à la dignité de l’homme, partout dans le monde, que par des discours surannés sur la morale privée de ses fidèles : «Il est criminel de critiquer le port du préservatif alors que le Sida continue à progresser. Plus préoccupés du respect scrupuleux du rite que de l’injustice, certains ont réduit la foi en Jésus Christ à une morale au service de leurs intérêts. L’église devrait plutôt mobiliser les catholiques – ils sont un milliard sur la terre- pour qu’ils travaillent à rendre ce monde plus humain.»  

 

- Vous entamez votre livre par une citation de Don Elder Camara. Je voudrais vous en proposez une autre. L’archevêque des pauvres disait aussi, à propos de l’utopie : «Quand on rêve seul, ce n’est encore qu’un rêve. Quand on rêve à plusieurs, c’est déjà la réalité. L’utopie partagée, c’est le ressort de l’histoire». Votre prêche pour une Eglise qui dénoncerait plus les injustices dans le monde que l’usage de la capote, est-ce aujourd’hui un «rêve partagé» par beaucoup de prêtres?

- Mon livre n’est paru que depuis quelques jours, mais j’en ai déjà parlé avec beaucoup de prêtres qui avaient déjà pris la peine de le parcourir. Ils disent que j’ai exprimé tout haut ce qu’ils pensent tout bas. Au sein de l’église, il y a une véritable chape de plomb. Beaucoup n’osent pas s’exprimer. Je n’ai donc pas le sentiment d’exprimer le rêve d’un seul homme et cela même si l’on peut déplorer par ailleurs que les mouvements traditionalistes se fassent également de plus en plus entendre. Malheureusement, ils sont puissants, très organisés et très bien placés dans la hiérarchie catholique.

 

- D’autres membres de votre institution ont pris la parole dans le sens qui est le votre. Généralement, cela ne s’est pas très bien passé pour eux. Par exemple, Monseigneur Gallot est devenu un évêque sans diocèse…

- Quand on prend publiquement la parole, on sait très bien que l’on risque d’être exposé à la critique et cela ne me dérange pas si cela débouche sur un débat au sein de l’Eglise. De toute façon, je comprendrais très mal que Rome qui revendique actuellement d’avoir droit à la parole dans un certain nombre d’organisations internationales refuse dans le même temps l’expression libre de ses membres.

 

- Dans ce cas, dîtes-nous franchement : ce pape dont l’agonie est médiatisée à outrance, cela sert à quoi ? Le vieil homme ne devrait-il pas plutôt démissionner?

- L’Eglise s’est elle-même mise dans une impasse. Le droit canon prévoit que tout évêque doit démissionner à 75 ans mais Jean-Paul II a décidé que cette règle s’appliquait à tout le monde sauf au pape. Et c’est pire encore puisqu’il faut bien constater que le souverain pontife est lui-même entouré de personnes qui ont également, dans certains cas, dépassé la limite d’âge. Je pense par exemple à son «premier ministre», Mgr Angelo Sodano ou au cardinal Josef Ratzinger, préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, qui ont chacun 77 ans. Le problème, c’est que nous sommes dans une structure qui s’est organisée sur le mode de l’empire romain. Or, l’empereur était nommé à vie. Ce n’est pas un système de gouvernement du troisième millénaire! Certains ont-ils à ce point perdu l’espérance qu’ils craignent le départ de Jean-Paul II? Ne peuvent-ils vivre qu’avec cette image d’un « grand-père » qui rassure plus qu’il ne nous conduise à agir? De plus, sur le plan humain, je ne peux m’empêcher d’être choqué par l’instrumentalisation de la souffrance du pape. Cela débouche sur un feuilleton médiatique de mauvais goût. Lequel renvoie aussi un certain culte de la douleur, soi disant rédemptrice, qui nous vient en droite ligne du moyen âge. Mais de la douleur, il y en a aussi tellement dans ce monde où les droits de l’homme qu’ils soient civiques, économiques, sociaux ou environnementaux sont bafoués pour des millions et des millions de nos semblables! Alors oui, il serait préférable pour l’église et la responsabilité historique qui est la sienne d’être dirigée par un homme vaillant, dynamique, qui insuffle un véritable souffle nouveau. Jean-Paul II était cet homme quand il est devenu pape. Il ne l’est plus. Mais cela convient sans doute à certains groupes traditionalistes fort actifs à Rome qui profitent de la situation actuelle.

 

- Cela explique peut-être un certain nombre de positions très figées de l’Eglise. Par exemple, en ce qui concerne l’usage du préservatif ?

- D’une manière générale, j’ai envie de dire que l’Eglise arrête de s’occuper de morale privée. Qu’elle se montre plutôt sensible au fait que, dans ce monde, un être humain meurt de faim toutes les quatre secondes, que 5% des hommes les plus riches du monde reçoivent un revenu 114 fois supérieur aux 5% les plus pauvres, que 55 millions de personnes sont exposées au risque de pauvreté en Europe, que sur 6 milliards d’habitant de la terre, 2,7 milliards ne vivent qu’avec 2 euros par jour, que l’Afrique se meurt littéralement et qu’un tiers de la population mondiale est privée d’accès à l’eau potable. Voici des exemples de ce qui est inacceptable! Voilà ce qu’il faut dénoncer. C’est la barbarie humaine, économique et écologique qui tue devant nos yeux. Pour ce qui est du préservatif, je suis scandalisé quand j’entends les évêques espagnols dire, il y a quelques jours, que son usage est contraire à la morale. Ces propos sont criminels, ils devraient démissionner! Ce n’est tout de même pas parce qu’on reconnaît que le préservatif est un moyen de lutte efficace contre le Sida que tout le monde va se jeter dans le stupre. Le Sida va faire 70 millions de morts. On ne peut pas se taire. On n’annonce pas Jésus Christ à des morts, on l’annonce à des vivants. Ce discours ne m’empêche pas d’exprimer la conviction qu’avoir des relations sexuelles avec une seule personne qu’on aime est ce qu’il y a de plus épanouissant. C’est ce que j’explique aux jeunes de ma communauté. Tout en leur conseillant de se protéger s’ils ne sont pas prêts à s’engager avec une seule personne. Il n’y a là rien de contradictoire.

 

- Sur le thème de l’avortement, Rome fait également du surplace ?  

- C’est à peu près le même raisonnement. Par conviction, je ne suis pas favorable à l’avortement. Et je trouve déplorable qu’il soit désormais conçu par certains comme un moyen contraceptif parmi d’autres. Il y a là un travail d’éducation à entreprendre. Dans le même temps, il serait tout aussi inacceptable d’en revenir au temps horrible des faiseuses d’anges! Il est donc légitime qu’une législation existe pour encadrer l’interruption volontaire de grossesse. C’est trop facile pour l’homme en soutane de condamner la femme, souvent seule, qui se trouve en détresse et, bien souvent, sans même songer à ce que l’église lui propose une solution alternative : par exemple en créant des structures d’accueil adaptées. De toute manière, il me semble que dans un domaine aussi délicat que l’avortement, l’ultime instance est la conscience personnelle de chacun.

 

- D’autres sujets de débats, plus internes à votre institution, semblent relativement tabous. L’interdiction du mariage des prêtres, par exemple. On sait pourtant que celle-ci ne repose sur aucun enseignement théologique. D’ailleurs, jusqu’au 13ème siècle, le prêtres catholiques n’étaient pas privé de vie amoureuse…

- C’est exact. D’ailleurs Saint Pierre, le premier pape était marié et il avait des enfants. En ce domaine, je suis pour un retour à la tradition : autant que les célibataires, les hommes mariés devraient pouvoir être ordonnés prêtre. Quand on dit que le célibat donne la garantie au prêtre de pouvoir aimer tout le monde, c’est peut-être vrai pour ceux vivent bien ainsi. Mais pour d’autres prêtres qui ressentent mal ce genre de sacrifice, cela devient parfois une voie qui les entraîne à ne plus aimer personne! En plus, il me semble difficile de parler des choses de la vie, de la famille, de l’éducation des enfants et de tant d’autres thèmes en n’ayant qu’une approche tout à fait théorique. Que vaut le discours d’un spécialiste de l’amour qui ne sait pas ce que c’est? Nos réunions de prêtres gagneraient beaucoup à se tenir avec des hommes mariés et des pères de famille.

 

- Vous êtes devenu prêtre en 2000, à l’âge de 40 ans. Qu’avez-vous fait de votre sexualité?

- A cet âge-là, beaucoup de problèmes sont réglés. J’ai fait un choix d’homme conscient. Je savais ce à quoi j’étais obligé. Pour autant, je ne crois pas que j’accomplirais moins bien ma charge si j’avais une femme et des enfants.

 

- Dans votre «lettre au prochain pape», vous demandez à Rome de mobiliser les catholiques du monde entier sur le thème des injustices faites aux hommes. Mais concrètement, vous voyez cela comment ?

- Cela pourrait commencer pas des prises de parole fortes et engageantes. Par exemple, quand des grandes puissance auto investies d’une «mission divine» plongent le monde dans la guerre et le désespoir (ndlr : allusion à la guerre en Irak), il ne suffit pas de dire que cela n’est pas bien. Le pape pourrait appeler officiellement le milliard de catholiques à descendre dans la rue pour manifester contre cette guerre injuste. De même, lorsque des entreprises refusent d’appliquer des conventions qui protège l’environnement et ne prennent pas les moyens d’éviter la pollution, ce ne serait pas un péché pour le Pape d’appeler au boycottage sur le plan national ou international. Je crois qu’une telle implication du Pape dans les affaires du monde aurait un effet déclencheur. Nous serions alors de plus en plus nombreux sur cette terre à ne plus seulement déplorer l’injustice mais à la combattre concrètement.

 

- Par moment, le pape dont vous rêvez serait quelque peu subversif !

- Mais complètement! Face à l’injustice, à la dictature de l’argent et à l’oppression, la parole du Christ est évidemment subversive. Elle inverse les fausses valeurs qui font marcher ce monde en mettant l’homme, tous les hommes, au centre des préoccupations. 

 

(1) Patrice Gourrier, Lettre ouverte au prochain pape, Flammarion – Desclée de Brouwer.

 




13:54 Écrit par michelbouffioux | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

Commentaires

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Écrit par : chabane yazid | 18/04/2007

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