25/02/2005

A propos du Tibet (170205)

Entretien publié dans l'hebdomadaire belge "Ciné-Télé Revue", le 17 février 2005

 

La Belgique oublie les droits de l’homme

 

Son séjour en Belgique était prévu de longue date. Homme de dialogue, il a reçu le prix Nobel de la paix en 1989, le Dalaï Lama devait rencontrer des milliers de citoyens belges entre le 3 et 11 juin 2005. Mais le chef spirituel et temporel des Tibétains est un symbole de résistance gênant pour les autorités chinoises qui occupent son pays depuis plus de cinquante ans. Pekin l’a donc fait savoir à Bruxelles et, le doigt sur la couture du pantalon, notre ministre des Affaires Etrangères a fait le nécessaire pour annuler la visite du sage. Il est vrai que le 3 juin, le Roi Albert II doit s’envoler pour la Chine, histoire de soigner les bonnes relations de notre pays avec un pays prometteur en termes de marchés. «La logique économique l’emporte une nouvelle fois sur les droits de l’homme», accuse Michel Van Herwegen. Cet administrateur de l’asbl «Les Amis du Tibet» nous explique aussi le «génocide culturel» en cours dans une région du monde trop souvent oubliée.

 

- Pour vous, le report sine die de la visite en Belgique du Dalaï Lama, ce doit être une immense déception ?

- C’est évidemment très décevant pour les «Amis du Tibet» mais aussi pour des milliers de citoyens belges qui s’apprêtaient à écouter le Dalaï Lama que ce soit à Charleroi ou Anvers où des conférences avaient été prévues. Il s’agissait d’événements que nous préparions de longue date afin de conscientiser l’opinion publique belge à la cause tibétaine. Certes, nous nous doutions que Pekin ferait pression sur le gouvernement belge; Les Chinois s’y emploient de manière systématique dans tous les pays qui reçoivent le leader tibétain. Toutefois, il est particulièrement regrettable que notre ministre des Affaires Etrangère y ait cédé, faisant passer des intérêts économiques et diplomatiques avant les droits de l’homme et le droit à l’autodétermination des Tibétains.

 

- Officiellement, il s’agissait de ne pas porter ombrage à la visite du Roi en Chine. Laquelle débutera le 3 juin 2005, soit le jour même où était prévu l’arrivée du Dalaï Lama en Belgique ?

- Il ne s’agit pas d’un hasard de calendrier! Le séjour du Dalaï Lama était prévu depuis plus d’un an et c’est bien après que ses dates furent programmées que le gouvernement chinois a proposé la visite du Roi Albert en juin 2005. Les autorités chinoises se sont ainsi construites un argument diplomatique pour embarrasser les Belges. Cela dit, il n’était pas obligatoire de céder au chantage! L’année dernière, le Dalaï Lama est venu en France alors que, pour sa part, le président Chirac a visité la Chine. En se montrant très courtois avec la République populaire de Chine (RPC), notre pays a bel et bien fait un choix politique. Et c’est d’autant plus choquant que, durant ces dernières années, la Belgique n’a eu de cesse de proclamer que les droits de l’homme étaient au centre de ses préoccupations en matière de politique étrangère. Il est vrai que d’après ce j’ai pu entendre et lire notre ministre des Affaires étrangères ne semble pas très bien informé de la réalité quotidienne vécue par les Tibétains…

 

- Quelle est cette réalité ?

- Depuis le 10 octobre 1949, cette population subit une occupation très dure. Grand comme cinq fois la France, ce pays a été divisé en trois parties par les Chinois. Il y a la Région Autonome du Tibet où vivent quelques 2 millions d’autochtones et deux autres provinces qui ont été purement et simplement intégrées à la Chine. Là, c’est quatre millions de tibétains qui sont devenus des étrangers sur leur propre territoire! On estime généralement que plus d’un million de tibétains sont morts des conséquences directes de l’occupation chinoises et que quelques 150.000 autres ont dû chercher asile à l’étranger. Ceux qui sont restés sont victimes d’un véritable «génocide culturel». Le Chinois est devenu la première langue. La seule qui permette de faire des études supérieures ou de trouver un travail. En parallèle, la RPC encourage d’énormes transferts de populations chinoises vers le Tibet. Près de huit millions de colons sont déjà venus s’installer dans cette région et chaque année les Chinois continuent à arriver en masse. Cela permet à la RPC de gérer sa démographie tout en noyant la population d’origine tibétaine. Dans ce Tibet occupé, la liberté d’expression est totalement inexistante. Le simple fait de se promener avec une photo du Dalaï Lama ou de crier «Tibet libre» peut valoir des années d’emprisonnement dans des conditions qui n’ont rien à envier au bagne de Cayenne. Les arrestations arbitraires et la torture sont monnaie courante. Quand quelques tibétains ont l’idée de se parler en rue, ils sont immédiatement dispersés par des militaires avec des mégaphones. Dès leur arrivée, les chinois ont bien évidemment détruit des milliers de temples et de monastères bouddhistes. A cet égard, depuis quelques années, la politique est en apparence moins radicale : sous un contrôle strict de l’Etat chinois, des moines ont pu reprendre leurs activités. Mais il s’agit surtout d’une belle façade à montrer aux touristes qui se rendent là-bas.  

 

- Ces violations des droits de l’homme et de la liberté du peuple tibétain ont été souvent dénoncées par la communauté internationale. Pourquoi la Chine s’accroche-t-elle à ce point au Tibet ? 

- La RPC a un discours officiel qui prétend que le Tibet est historiquement chinois. Tous les historiens sérieux vous démontreront que cet argument est faux. Par contre, depuis 1950, les diplomates chinois ont pu constater que cette occupation ne déclenche finalement que des réactions de principe des autres nations. On dénonce d’un côté mais on développe des relations commerciales et diplomatiques par ailleurs. C’est le cas notamment de tous les pays de l’Union Européenne et des Etats-Unis. Ensuite, le crime profite énormément. Le Tibet, qui s'appelle en chinois le "Trésor de l'Occident", a un sous-sol très riche en minéraux, dont certains extrêmement rares. On y trouve, entre autres, d’abondants gisements d’or, d’uranium, de borax, de tungstène, de lithium, de cuivre, de chrome, de soufre. Les montagnes qui entourent la ville sainte de Lhassa, capitale du Tibet, contiendraient à elles seules la moitié des réserves mondiales d'uranium! Ces ressources sont abondamment exploitées. A l’instar du bois des forêts vierges, lesquelles disparaissent à vue d’œil avec des conséquences irréparables pour l’écosystème et l’environnement. Privés de leur habitat, les troupeaux de gazelles, d'antilopes, de chèvres pashmina, de daims musqués, de yacks et d'ânes sauvages, autrefois immenses, ont disparu. L’ours et le léopard des neiges sont eux aussi menacés d'extinction. Le déboisement massif se répercute aussi sur le régime des grands fleuves asiatiques qui prennent leur source dans l'Himalaya ou sur le haut plateau tibétain: le Brahmapoutre, l'Indus, le Gange, le Mékong, le Fleuve Bleu et le Fleuve Jaune. Des pays comme le Bangladesh ou l’Inde sont ainsi exposés à des risques accrus d’inondations. Dans le même ordre d’idées, des scientifiques ont établi que la destruction des forêts en altitude – des montagne ont été complètement rasées- influence les grands vents dominants (jet stream) qui régissent le climat planétaire.

Autre facteur de risque considérable, comme Greenpeace l’a dénoncé à plusieurs reprises : la RPC se sert du Tibet comme décharge nucléaire. Et cela dans des zones peu sûres où la probabilité de tremblements de terre est importante. Enfin, le haut plateau tibétain, qui domine à la fois l'Inde et l'ex-URSS, est incontestablement d’un intérêt stratégique exceptionnel pour les Chinois. La RPC y aurait installé au moins 5 bases de missiles équipés d'ogives nucléaires. Elle contrôle ainsi toute la région et notamment, l’Inde dont toutes les grandes villes sont à la portée de ses missiles. Bien entendu, un tel arsenal nécessite une forte présence militaire (entre 300.000 et 500.000 soldats, selon des estimations officieuses), et celle-ci ne fait qu'aggraver encore la dégradation et la pollution de l'environnement.

 

- Comment s’organise la résistance du peuple tibétain ?

- Sur place, les manifestations des Tibétains ont toujours été réprimées avec une violence inouïe. Il reste donc quelques tentatives de rebellions sur le plan local mais c’est principalement de l’extérieur que s’organise la résistance. Incarnée par le Dalaï Lama, elle s’est toujours voulue non violente. Il propose un dialogue et va même jusqu’à accepter un partenariat avec la Chine qui conserverait les compétence de défense et de politique étrangère du Tibet. Les Tibétains étant alors autonome en matière d’éducation, de culture, d’environnement… Mais la RPC ne négocie pas vraiment, elle pose sans cesse de nouvelles exigences. Rien n’évolue et le temps passe dans un Tibet chaque jour un peu plus sinisé. C’est bien sûr une politique délibérée des autorités chinoises. 

 

- Le combat tibétain est-il sans espoir?

- Pour ma part, cela fait près de dix ans que je me suis engagé pour défendre cette cause et je dois avouer que bien souvent le désespoir me guète. Je me dis que les Chinois ont commis le crime parfait. Dans le contexte actuel, penser que la communauté des nations va se réveiller et menacer la Chine de sanctions diplomatiques ou économiques est de l’ordre du rêve un peu fou. Mais le contact régulier avec les Tibétains me redonne régulièrement de l’espoir. Ils ont une autre vision des choses, ils voient beaucoup plus loin. Ils vivent cette occupation comme «un moment» de leur très longue histoire – il y avait déjà un Etat Tibétain unifié au septième siècle, lequel… a notamment occupé la Chine. A cette échelle, cinquante ans ce n’est pas grand-chose. Ils se rappellent ainsi que l’histoire a souvent connu des rebondissements étonnants et imprévus…

 

Pour en savoir plus

 

«Honneur au Tibet», exposition, diaporama, contes tibétains…

Les 10, 11 et 12 mars 2005 au Centre Culturel d’Auderghem, 182 Bd du Souverain à 1160 Bruxelles. Informations : 0478/24.90.11.

 

«Le Tibet nous parle… regardons-le !», Festival de films sur le Tibet

Les 8,9 et 10 avril 2005 à Espace Senghor, Chaussée de Wavre, 366 à 1040 Bruxelles. Contact : « Les Amis du Tibet», 02/544.08.03. Site : www.tibet-info.org

 

 

 

 






09:29 Écrit par michelbouffioux | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

Les commentaires sont fermés.