04/02/2005

A propos du Vlaams Belang (270105)

Entretien publié dans l'hebdomadaire belge Ciné-Télé Revue, le 27 janvier 2005

 

Marc Spruyt : «Tous les flamands ne sont pas racistes!»

 

Auteur de plusieurs ouvrages et contributions scientifiques remarqués sur l’extrême droite en Flandre, Marc Spruyt est aussi l’un des fondateurs de «Blokwatch», un site internet entièrement consacré à la lutte contre le Vlaams Belang. Contrairement à une idée de plus en plus répandue dans la partie francophone du pays, tous les flamands ne sont pas devenus anti-belges, racistes et intolérants. Ceux qui rejettent l’idéologie du Blok sont même largement majoritaires mais ils commencent seulement à se faire entendre. Mark Spruyt en est ravi, lui qui dénonce les théories fumeuses et abjectes du parti de Dewinter, Annemans and Cie depuis plus de dix ans.

 

 

- Un préjugé tenace est en train de s’installer dans la partie francophone du pays : les flamands seraient intolérants et racistes. Pour quelqu’un comme vous, ce ne doit pas être agréable à entendre?

 

- C’est terrible, mais je sais que cette idée existe. Elle est aussi fausse que de prétendre que tous les habitants d’Anvers seraient des supporters du Vlaams Belang (VB). Le fait que les deux communautés vivent de manière fortement séparée – on ne lit pas les mêmes journaux, on ne regarde pas les mêmes programmes télé au sud et au nord du pays- tend certainement à accentuer ce type de cliché. Cela ne veut pas dire que je relativise le problème posé par le VB en Flandre mais, dans le même temps, il faut avoir conscience que trois flamands sur quatre ne votent pas pour Dewinter et ses amis politiques. Simplement, les démocrates flamands sont restés trop timorés et trop silencieux ces dernières années. Il y a déjà eu beaucoup de débats chez nous sur l’attitude à prendre vis-à-vis du VB et, malheureusement cela a trop souvent débouché sur une sorte de paralysie. Le raisonnement qui s’est imposé est le suivant : surtout ne faisons rien, n’attaquons pas de front ce parti extrémiste, il pourrait en tirer profit en se positionnant comme victime du système. Et bien, aujourd’hui, on peut juger du résultat. D’élection en élection, le VB n’a fait que se renforcer et on lui a ouvert la route vers le pouvoir. En ce sens, on peut parler de responsabilité collective par rapport à ce qui se passe actuellement sur la scène politique flamande.

 

- Quand avez-vous pris conscience que cette politique de l’autruche conduisait la Flandre droit dans le mur ?

- Il y a près de vingt ans quand j’ai voté pour la première fois. Cette année-là, en 1987, le VB a envoyé deux élus anversois au parlement. Cela m’a paru insupportable. D’emblée, je me suis dit qu’il fallait réagir. Dans l’histoire des démocraties occidentales, des gens se sont battus pour le suffrage universel et je trouvais tellement stupide que des électeurs donnent leur voix à des gens dont le projet politique vise à la leur retirer. Parallèlement, je me suis rendu compte qu’il y avait un réel problème de connaissance de la question de l’extrême droite en Flandre et je me suis lancé dans des recherches sur le sujet. J’ai publié deux livres et aujourd’hui j’anime www.blokwatch.be, un site internet. Parce que je me suis rendu compte que c’était la seule manière de toucher un public plus jeune qui n’achète plus beaucoup de bouquins. 

 

- Vous nous recevez dans votre maison… A Borgerhout, une commune d’Anvers. Cela ne doit pas être évident tous les jours d’être un militant anti Vlaams B. dans cette métropole où le parti raciste réalise ses meilleures performances électorales ?

- Quand on marche sur les trottoirs d’Anvers, on peut se dire qu’un passant sur trois est un partisan du VB mais ces chiffres-là je ne les ressens pas dans la vie de tous les jours. Peut-être serait-ce différent si le Blok avait le pouvoir mais ce n’est pas (encore) le cas. Ici à Borgerhout, il y a beaucoup d’immigrés mais aussi de plus en plus de jeunes familles flamandes qui sont venues s’installer durant ces dernières années. Il y a ici toute une génération de personnes qui aiment le caractère multiculturel de notre quartier et cela se passe bien. D’ailleurs dans la commune de Deurne où il y a moins d’immigrés, le Blok a fait de meilleurs résultats électoraux. Cela dit, je ne fais pas non plus dans l’angélisme : il est impossible de ne jamais être confronter à un certain racisme ordinaire qui s’exprime dans les conversation de café.

 

- Pourquoi le Blok fait-il de si bons résultats à Anvers?

- Ah! C’est la question que tout le monde se pose! Si on pouvait y répondre si facilement, peut-être que le problème ne se poserait plus. Toutefois, je reviendrais sur l’idée qu’on a sans doute sous estimé le caractère efficace et pervers de la communication du VB. C’est un peu comme un rhume qu’on aurait négligé de soigner, le jugeant bénin, et qui déboucherait sur des complications respiratoires. Par sa propagande, le Blok est parvenu a faire croire à des couches de la population en difficulté, mais aussi à d’autres craignant d’en rencontrer à l’avenir, qu’il faudrait stigmatiser les immigrés, qu’à cause d’eux on vivrait dans une société de moins en moins sûre et qu’en plus ils menaceraient notre sécurité sociale. Ce racisme, il faut d’ailleurs le savoir, concerne aussi les francophones. Ce n’est pas pour rien que l’un des slogans du Blok est «Belgique, crève!». A force de ne pas combattre ces idées fausses et les propos démagogiques du Blok, son discours a pu apparaître crédible à une partie des électeurs.

 

- Le 11 janvier 2004, une majorité s’est enfin dégagée au parlement fédéral pour mettre en application la loi de 1999 privant les partis liberticides et racistes de financement public. Cela doit vous réjouir ?

- Absolument. Avec d’autres, j’avais lancé une pétition via internet pour demander au monde politique de prendre enfin ses responsabilités quand au vote des arrêtés d’application de cette loi qui était au frigo depuis près de cinq ans. On a dit qu’on a recueilli plus de 60.000 signatures. Je dois à la vérité de corriger, c’est un tout petit peu moins. On a du retirer quelques deux milles signatures fantaisistes. Celles de gens qui avaient signé Adolf Hitler ou Saddam Hussein, des choses de ce genre. Il n’en reste pas moins que cette pétition via internet a battu des records.

 

- Auriez-vous souhaité que le texte soit plus radical. A savoir qu’il pénalise aussi le VB pour ses propos et actes racistes commis depuis 1999 ?

- Dans les faits, on peut regretter que ce parti qui a été condamné pour ses discours racistes échappe ainsi à une sanction qu’il mériterait. Néanmoins, d’un point juridique, il est toujours délicat de donner un caractère rétroactif à un texte de loi. Je crois qu’il faut voir la portée symbolique considérable de l’accord qui a été conclu au parlement et ce notamment avec des élus flamands. C’est un grand pas en avant. Et cela même si on peut regretter par ailleurs que les sanctions prévues pour l’avenir –être privé de trois mois ou d’un an de dotations publiques en cas de discours raciste- ne soient pas de nature à faire tomber un VB dont les finances se portent bien.

 

- Le Vlaams Belang pourrait-il être rapidement sanctionné ?

- Je pense que oui. A Blokwatch, nous travaillons à l’élaboration d’un dossier qui sera communiqué à la commission ad-hoc du parlement. Il y a déjà de quoi condamner le VB! Dans quelques semaines, on verra ce qu’en fera le monde politique.

 

- Un parti important comme le CD&V a voté contre l’accord du 11 janvier, se mettant de fait au côté du Vlaams Belang, Pour nous, francophones, cela paraît tout simplement choquant, coupable, inadmissible… 

- Ils sont fous ! On en revient toujours à cette peur de mal faire qui débouche sur l’inaction coupable. Mais ce n’est pas tout. Certains hommes politiques flamands – il y en a au CD&V mais aussi au VLD- ont une fâcheuse tendance à banaliser le Blok, à remettre en cause le cordon sanitaire (ndlr : le fait pour tous les partis démocratiques de refuser de s’allier à lui dans une élection ou dans une coalition de gouvernement) pour, in fine, laisser s’installer le Blok dans de nouvelles majorités de droite. Heureusement, cette tendance n’a pas contaminé les chefs de parti démocratique.

 

- Gouverner avec le Blok ? Cela fait froid dans le dos !

- Cela se base sur un raisonnement fumeux qui voudrait que le VB perdrait immédiatement des plumes s’il accédait au pouvoir. Je crois qu’en l’espèce certains jouent vraiment avec le feu et qu’une nouvelle fois, ils sous estiment l’adversaire. Le VB se développe sur une montagne de contre vérités, ce n’est pas pour autant que ses dirigeants doivent être considérés comme des idiots qui n’auraient aucun sens de la stratégie. Malheureusement…

 

- Ceux qui remettent en cause le cordon sanitaire n’ont-ils aucune référence historique ? Au siècle dernier, des démocrates ont aussi voulu composer avec Hitler…

- Apparemment. En tous cas, ils inversent le raisonnement en prétendant que le VB se serait développé… à cause du cordon sanitaire. D’une part, on voit bien que du côté francophone le cordon sanitaire n’a pas provoqué cela. D’autre part, on peut aussi constater que c’est bien grâce au cordon sanitaire que le VB n’a pas encore pu accéder à un quelconque pouvoir exécutif en Flandre.

 

- Imaginons justement que ce parti ait un jour les moyens de mettre en ouvre son projet politique…

- Il prendrait immédiatement des mesures discriminatoires à l’encontre de tout qui n’est pas de «race blanche» (ndlr : leur manifeste prévoit par exemple la suppression de la plupart des mosquée) et tout mouvement ou association qui ne serait pas d’accord avec sa politique ethnique. C’est alors que l’on découvrirait ce que c’est de vivre dans une société où les affrontements entre les communautés seraient décuplés. Cette société-là serait invivable pour tout le monde. Mais c’est peut-être cela le projet final de ces héritiers de la collaboration avec les nazis car dans un tel scenario, ils trouveraient des raisons pour devenir encore plus radicaux. Cela s’appelle la stratégie de la tension. On voit donc très bien où ils veulent en venir. Si on n’endigue pas cette vague brune, il ne faudra donc pas dire à nos enfants qu’on ne savait pas. Pour ma part, j’espère toujours qu’on pourra leur dire qu’on a tout fait pour les arrêter! Et qu’on y a réussit à temps…







15:58 Écrit par michelbouffioux | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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