26/01/2005

Il y a soixante ans Auschwitz

 

Entretien publié dans l’hebdomadaire belge «Télémoustique», le 19 janvier 1995.

 

Maurice Goldstein : «Personne ne pouvait imaginer ce qui nous attendait» (1ère partie)

 

Quand je l’ai rencontré, Maurice Goldstein était président du Comité international Auschwitz. Aujourd’hui, il n’est plus parmi nous. Voici comment ce rescapé du camp d’extermination mis en place par les nazis avait tenté de m’expliquer l’enfer sur terre. Dans la mesure où l’enfer est racontable…

 

«Quand j’ai été arrêté par les nazis, le nom d’Auschwitz ne me disait absolument rien. Je crois que c’était la même chose pour l’immense majorité des déportés. Nous ignorions tout de l’inimaginable cauchemar qui nous attendait en Pologne». Il y a cinquante ans de cela… Mais le baron Maurice Goldstein n’a rien oublié. Et d’abord pas ce petit matin du 4 septembre 1944 : «Il était six heures. Un gestapiste allemand et un collaborateur belge sont venus à notre domicile, boulevard du Midi à Bruxelles. J’y vivais avec Hélène, ma femme qui était enceinte. Nous avons pu prendre une petite valise et on nous a emmené dans une voiture noire jusqu’au locaux de la Gestapo, avenue Louise. J’y ai retrouvé mes parents et Max, mon frère aîné. Ils avaient tous été arrêtés à peu près en même temps».

 

Les nazis sont pressés d’atteindre leurs quotas de déportés. Dès l’après-midi de ce 4 septembre, la famille Goldstein est transférée à la caserne Dossin à Malines : dans notre pays, c’est l’antichambre d’Auschwitz. «On nous y a mis dans une grande salle avec une centaine d’autres personnes. Il y avait une promiscuité inhabituelle. Des problèmes d’hygiène. Et déjà les cris, les coups et les insultes des SS…».

 

Le 19 septembre, Maurice Goldstein et ses proches font partie du 22ème convoi de 1425 personnes déportées à Auschwitz. «On ne savait toujours rien de l’endroit ou nous allions. Pour nous mettre en confiance, on nous avait ordonné d’emporter toutes nos affaires. Le voyage a duré trois jours et trois nuits. Nous étions une centaine dans un wagon à bestiaux. Les places près des rares ouvertures grillagées étaient très recherchées. Il n’était pas possible pour tout le monde de s’allonger. On devait manger ce que nous avions emporté nous-mêmes. Pour les besoins hygiéniques, il y avait une espèce de fût qu’on a pu vider une seule fois durant le voyage.»

 

Le 22 septembre au soir, le train s’arrête définitivement. «Les portes se sont ouvertes. Des espèces de zombies en uniformes rayés nous ont fait signe de descendre. On nous a dit de laisser nos bagages, que nos noms étaient inscrits dessus et qu’on les récupérerait. Sur le quai, on découvrait un monde inconnu, irréel. Il y avait des grands phares allumés, les aboiements des chiens et des haut-parleurs, ceux des SS. Et puis cela s’arrêtait. Il y avait alors des moments d’intense silence. On cherchait à comprendre ce qui se passait. Mais personne ne pouvait imaginer ce qui nous attendait.»

 

Comment alors une étrange sélection. Les hommes d’un côté. Les femmes et les enfants de l’autre. «Je me suis mis dans la colonne des hommes. Un SS demandait l’âge de chacun. Lorsqu’un garçon était trop jeune, il était envoyé dans le groupe des femmes. Idem pour les vieillards. Le tri a duré une demi-heure. Puis, il y eut aussi une sélection dans l’autre groupe. Au total, 179 femmes et 371 hommes avaient reçu l’ordre de rentrer à pied dans le camp. Le reste du convoi – avec ma mère et ma femme enceinte – devait monter à bord de camions. Je cherchais une explication logique à cette mise en scène. Je me suis dit qu’il était normal que les plus faibles soient motorisés… » (1).

 

Encadré par les SS et des prisonniers en uniformes rayés, les «aptes au travail» du 22ème convoi sont conduits dans l’enceinte de Birkenau. «Arrivés dans le camp, on a dû se déshabiller complètement. On pouvait juste garder la ceinture. Une fois nus, on nous a rasé les cheveux et les poils. Puis, on a été aspergé avec un produit antiseptique. Ensuite, on nous a placés à dormir, nus et sans couverture, dans une baraque de quarantaine. Le lendemain, nous étions tatoués et habillés d’un uniforme rayé ridicule. En ce voyant dans un tel accoutrement, plus personne ne se reconnaissait! Ils nous ont aussi donné un morceau de toile blanche sur lequel il y avait un triangle rouge croisé avec un triangle jaune. Cela formait une étoile de David. Puis, on a dû coudre notre numéro d’identification sur notre veste et notre pantalon. Il n’y avait plus de noms à Auschwitz-Birkenau…»

 

«Après 48 heures, nous avons enfin reçu un premier ‘repas’. Une écuelle de soupe claire pour deux personnes, avec une seule cuiller. Déjà apparaissaient les premières confrontations entre prisonniers. Qui avait mangé le plus?  C’était voulu par les nazis. Il fallait que dans cette masse de gens apparaissent des types qui commanderaient et qui taperaient sur les autres. Pour ma part, j’ai partagé la soupe avec mon frère.»

 

Durant ces premières heures, une inévitable question tracasse ceux qui sont rentrés dans Birkenau. Que sont devenus les autres ? Celles et ceux qui sont montés à bord des camions. Dans ce groupe, il y avait notamment la mère et la femme de M. Goldstein. Rapidement, d’autres prisonniers, plus anciens, donnent la terrible réponse : «Vous voyez les cheminées qui fument là-bas ? Ils ont tous été gazés et ils brûlent déjà». Maurice Goldstein se souvient : «Je me suis dit que j’étais arrivé au bout du monde. Dans l’enfer. Ici, il n’y avait plus rien d’humain.»

 

Malgré la période de quarantaine, les hommes du 22ème convoi sont mis au travail. On leur fait porter des cailloux, creuser des trous que d’autres rebouchent ensuite. Les prisonniers apprennent aussi les us et coutumes de l’endroit. Pas exemple : «Il fallait pouvoir claquer des talons et crier son numéro d’identification tant en allemand qu’en polonais. Parce qu’il y avait certains prisonniers polonais devant lesquels il fallait être aussi poli et réservé que devant les SS.» Parmi les premiers souvenirs de Maurice Goldstein, il y a aussi celui de «ces prisonniers soviétiques obligés de courir dans le camp. En loques. Battus. Affamés. Ces hommes avaient été réduits à l’état animal.»

 

Mais pour les survivants du 22ème convoi, la situation n’est pas plus enviable. «On logeait dans des anciennes écuries. C’était des bâtiments en bois. Comme mobilier, il y avait des châlits sur quatre niveaux, d’une profondeur de 3,5 mètres. On y mettait de 6 à 10 prisonniers l’un à côté de l’autre avec des couverture en commun qu’il fallait plier au carré après le lever. Le matin, on recevait une boisson tiède sucrée à la saccharine. Les SS appelaient cela ‘café’ ou ‘thé’, mais ce n’était jamais l’un ou l’autre. A midi, il y avait un demi-litre de soupe par personne. C’était un liquide infect dans lequel il n’y avait jamais un morceau de viande ou un légume convenable. Enfin, après l’appel du soir, on ‘touchait’ un morceau de pain de 225 grammes. Deux fois par semaine, on avait droit à une tranche de saucisson et à une petite portion de fromage. Le tout équivalait à 1100 calories. Un régime qui vous faisait perdre le quart de votre poids en quelques semaines…»

 

La suite de ce récit sera postée demain.


10:38 Écrit par michelbouffioux | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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